Entrevue avec Julien Fonfrède

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7 octobre 2014 par Paul Landriau

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Cette année au Festival du nouveau cinéma, la section Temps Ø célèbre ses 10 ans. Nous avons rencontré le programmateur de cette section, Julien Fonfrède, afin de discuter de la philosophie de cette section et de quelques titres au programme.

Paul Landriau : Bonjour Julien, merci de nous accorder quelques minutes. Nous sommes ici pour célébrer les 10 ans de Temps Ø et essayer d’avoir un regard rétrospectif sur ta section. Pour commencer, pour ceux qui ne connaissent pas la section, j’aimerais que l’on tente de la définir. Dans tes mots, comment la qualifierais-tu?

Julien Fonfrède : Ce n’est jamais très facile à qualifier, parce que justement, ça essaie de sortir de cette logique d’identification à tout prix. En journalisme on est habitué à essayer de placer ça de manière extrêmement rapide. Je vois des textes qui sortent présentement avec des accroches « ayez l’estomac bien accroché »… ce n’est pas du tout ça. Ça me fait un peu penser au Japon en fait! On a parfois l’impression de bien cerner la société japonaise, on se dit « tout le monde est gentil, cordial » tout ça… Chaque chose qui définit le Japon trouve son opposé. Temps Ø c’est un peu ça. Il y a une dimension un peu cool, il y a cette recherche d’une cinéphilie cool, ouverte. Le plaisir de la découverte, de l’expérimentation. Le plaisir d’oser des choses… Ce n’est pas ce que l’on appelle « la culture officielle ». Les grands festivals, les grands auteurs; dès que ça passe par Cannes c’est déclaré comme du « grand cinéma ». Ça devient la culture officielle du cinéma pour l’année. Temps Ø c’est tout sauf ça, car pour moi ce n’est pas ça la réalité du cinéma.

P.L. : Donc cette année, 17 films, 15 primeurs, 2 rétrospectives. Beaucoup de cinéma de fiction mais également du documentaire. Comme tu le dis, c’est une section plutôt ouverte. Du côté des rétrospectives, une copie 35 mm de CRIMES OF PASSION (1984) de Ken Russell et également une restauration 4k de DRAGON INN de King Hu (1967), qui est un film très influent. Tout son cinéma l’est, en fait. King Hu a un peu écrit le film d’arts martiaux moderne. Pourquoi présenter ce film, que représente King Hu pour toi?

J.F. : Pour moi King Hu c’est le maître des maîtres. Personnellement, au moment où je vois un film comme RAINING IN THE MOUNTAIN ou A TOUCH OF ZEN, ça m’ouvre une sorte de compréhension du médium qui est phénoménale. Je me dis : « OK d’accord. C’est ça le cinéma! », c’est quelqu’un qui réinvente le cinéma, qui n’est peut-être pas très connu en Occident, mais qui est très connu des cinéphiles et sinophiles. Ceux qui ont suivi l’histoire du cinéma de Hong Kong, de la Chine, du cinéma d’action. Alors oui il est passé par les grands festivals à l’époque, il a gagné des prix. C’est un des plus grands du cinéma mondial, depuis le début du cinéma, point. C’est quelqu’un qui réinvente le langage cinématographique à partir du moment où il commence à faire ce mélange entre la tradition de l’opéra de Pékin et les films d’arts martiaux de Hong Kong. Il invente ainsi une grâce cinématographique, une manière de filmer les arts martiaux, déplacer la scène de combat dans des décors spécifiques… Il est aussi important qu’Eisenstein par exemple dans l’histoire du cinéma, sa manière de traiter le mouvement; tous les plus grands le considèrent comme une influence, Wong Kar-wai, Tsui Hark, Ang Lee. Tous ces gens-là ont toujours dit que King Hu était leur maître. À Cannes, l’évènement de la projection de la version restaurée, car ses films sont durs à voir dans de bonnes versions, représentait l’évènement majeur du festival cette année. Je suis dans la salle, on est tous là; on sent que c’est ça l’évènement de Cannes. Tous les gens que je connais, on sent qu’il y a un truc qui se passe.

P.L. : Être programmateur, forcément, c’est partager ses coups de cœur, essayer de partager des films que l’on veut faire découvrir. J’imagine cette année, avec les 10 ans, peut-être as-tu réfléchi à tout ce que tu as accompli depuis 2005. Selon toi, quel serait ton plus grand coup à Montréal? Quel film, quel cinéaste as-tu fait découvrir dont tu es particulièrement fier?

J.F. : La notion d’accomplissement, alors là, mon ego n’est pas assez fort pour que je réponde! (Rires) Ça serait dur à dire… Je ne peux pas pointer vers quelque chose de spécifique. Plein de gens sont passés par là, en premières nord-américaines notamment, comme Quentin Dupieux par exemple qui revient encore en première nord-américaine (RÉALITÉ), c’est pour moi un des grands grands auteurs du cinéma actuel… L’accomplissement se fait au cas par cas. Programmer Temps Ø sur l’année, on programme un film, deux films, on les met, et à la fin, tous ensembles, on dirait que ça fait du sens. Là on est content. Non seulement c’est des films très très bien, mais en plus ce sont des films qui fonctionnent très très bien ensemble, tout en étant complètement différents les uns des autres. Ça c’est agréable. Là justement sur Facebook on a ressorti les photos (avec un jeu-concours) des précédentes éditions, et là de tous les voir comme ça, ça fait du sens. Ça va de Kathryn Bigelow avec THE HURT LOCKER qui était quand même sans distributeur nord-américain à ce moment-là à Kiyoshi Kurosawa, à Satoshi Kon avec PAPRIKA… C’est bien car la section réussi aussi à s’extirper de l’identité « geek » à laquelle des gens voulait à tout prix l’accoler, moi venant du Festival Fantasia en tant que programmateur de la section asiatique. Ça n’a rien à voir en fait. Moi, je ne programme jamais quelque chose qui soit que pour les fans. Il faut qu’un film d’horreur, d’arts martiaux, de n’importe quoi, puisse séduire quelqu’un qui ne connait pas du tout ce type de cinéma. Si je vois que ça s’adresse juste aux fans, moi ça ne m’intéresse pas. Parce qu’en tant que spectateur, je trouve que ça reste un film en vase clos. À priori je recherche un cinéma plus ambitieux qui va pouvoir plaire à tout le monde, même si c’est un type de cinéma que les gens ne connaissent pas, ou hésitent à découvrir.

L’accomplissement, c’est d’avoir des spectateurs qui fassent confiance à la section, à la programmation, pour aller voir des choses qu’ils ne connaissent pas.

P.L. : Tu parlais un peu d’avoir un portrait global une fois que ton travail annuel était accompli; cette année, on remarque une très forte présence du Japon, d’autres pays sont moins représentés. Même dans la programmation globale du festival, je n’ai pas remarqué de films chinois ou coréens, ou si peu, est-ce un hasard ou est-ce simplement que le Japon cette année t’a paru plus pertinent, plus amusant?

J.F. : En fait, j’ai moins de films japonais que d’habitude! (Rires). Je n’ai pas vu beaucoup de très très bons films cette année, j’essaie d’être très sélectif. Quand je regarde un film, ça doit être plus que juste un bon film. Faut que ça soit plus ambitieux, plus créatif. C’est vrai que cette année je n’ai pas vu grand-chose qui m’a vraiment marqué dans le cinéma indépendant japonais. Alors que d’habitude il y en a pas mal. Là ce sont de gros films dans la section, des gros titres, des gros noms. Normalement, j’essaie de programmer des plus petits films, très indépendants. Le cinéma coréen… ça arrive qu’on n’en ait pas. On en a jamais beaucoup, on a une coproduction entre la Corée et le Canada (IN HER PLACE)… Le cinéma chinois, c’est pareil, je n’ai pas vu grand-chose d’intéressant… On a un très beau programme de courts-métrages chinois (Autoportraits : nouveau regard sur la Chine) de la Central Academy of Fine Arts à Pékin. Le cinéma commercial chinois ça ne m’intéresse pas trop.

P.L. : Pour finir, peut-être un mot sur le film d’ouverture de la section Temps Ø, TOKYO TRIBE de Sion Sono? Sion Sono pour moi c’est une révélation, année après année j’ai l’impression qu’il est toujours en train de se surpasser. On se dit « que va-t-il pouvoir faire pour se surpasser l’an prochain? », il est très prolifique, il réalise environ un film par année. TOKYO TRIBE, qu’est-ce que c’est celui-là?

J.F. : Tout à fait, c’est vrai qu’il y a un truc qui se passe avec Sion Sono. Moi à un moment donné je m’intéressais moins à son cinéma, puis tout d’un coup il y a ce film qui sort, et un autre, à chaque fois il a cette virtuosité à aller voir complètement ailleurs. À compléter également les autres films, car il possède une véritable identité de cinéma bien définie… D’une certaine manière, un nouveau Sion Sono, je l’attends, bien sûr, mais pas plus que ça… Là je regarde TOKYO TRIBE, je ne m’attends pas à ce que ça soit si bien que ça… et là ça impose le respect instantanément. Le film est d’une démence et d’une virtuosité, d’une ambition de cinéma qui est incroyable, et qui est également la chose la plus difficile à faire, c’est-à-dire un film qui va en irriter plusieurs. Les critiques par exemple auront beaucoup de mal avec ce film-là, car c’est un film qui joue sur la fine ligne entre le complètement idiot et le très pertinent socialement et artistiquement, culturellement. C’est un film qui ne cesse de surprendre, d’abord dans sa forme car c’est un film en « rap » du début à la fin (!), une vraie comédie musicale, nouveau genre (rires). Il y a toute cette intrigue de yakuzas, c’est très extrême… En même temps c’est très contradictoire car cela a l’air très extrême, il y a beaucoup d’informations visuelles, du sang, mais en même temps ce n’est pas du tout dérangeant en matière de violence, il y a une sorte de naïveté dans le discours, dans la forme. Ce n’est pas si violent que ça. C’est quasiment tout public! Bon, il y a des idées qui en effet ne sont pas pour les plus jeunes. Mais il y a une naïveté, une poésie; c’est une lettre d’amour au Japon, à la société de Tokyo, cachée derrière un truc un peu racoleur qui en fait est juste extraordinaire. Ça devient un exercice purement jouissif pour un spectateur. C’est du pur plaisir cinéma. Très très conseillé!

P.L. : Merci beaucoup Julien Fonfrède, on te souhaite une très belle édition.

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