L’étrange absurdité

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6 octobre 2014 par Paul Landriau

Réalité

On songe très peu à l’impact que peut avoir l’heure de projection d’une séance de film. Dans le contexte d’un festival, la presse aura donc l’avantage de découvrir plusieurs œuvres les jours précédant l’évènement, le plus souvent en matinée. Quelle belle coïncidence alors que de découvrir le nouvel opus de Quentin Dupieux, cinéaste de l’absurde et de l’imprévisible, un matin à 9 h, le café à la main, alors que j’émerge à peine de mes rêveries nocturnes.

En moins d’une dizaine d’années, le prolifique français aura enchaîné les films étranges et foncièrement drôles qui enchantent les festivaliers de partout sur la planète et les disques de musique électronique sous le nom de Mr. Oiso. Un univers décalé que l’on retrouve encore une fois ici dans son nouvel opus, RÉALITÉ, possiblement son plus abouti jusqu’à maintenant. Le cinéaste s’amuse des choses simples. Le récit, à l’apparence très simple, s’engage rapidement dans un crescendo narratif onirique, et le spectateur a tôt fait de rejoindre un labyrinthe fantasmé de l’absurde, comme si Jacques Tati et David Lynch coréalisaient un film. L’humour agit alors comme bouée de sauvetage, toujours utile pour désamorcer les malaises et en installer d’autres.

RÉALITÉ, un film de fiction en trois couches, qui se succèdent puis s’enlacent avant un éventuel dénouement qui prend des airs de tour de magie. Réalité donc, petite fille de 8 ans, observant son père vider une carcasse de sanglier afin d’en conserver la fourrure. Elle est témoin d’un fait étrange, une cassette VHS bleutée (écho à cette fameuse boîte bleue du MULHOLLAND DR. de Lynch) cachée dans les entrailles de la bête. Bien sûr, ses parents ne la croient pas. Deuxième niveau, un animateur d’émission de cuisine à la télé (Jon Heder, le NAPOLEON DYNAMITE) pour quelconque raison inexpliquée portant un ignoble costume de rat, est envahi par des démangeaisons qui lui laissent de nombreuses marques sur le corps… marques qu’il est le seul à voir. Troisième niveau, l’un des caméramans de ce plateau de télé, un candide bonhomme (Alain Chabat, judicieusement choisi ici) travaille depuis plus de deux ans sur un scénario de film, WAVES, concernant des postes de télévision maléfiques qui veulent anéantir l’espèce humaine.

Mais voilà, l’étrange ne fait que commencer, et la petite Réalité est en fait actrice de son propre rôle du film que l’on regarde, dont les rushes sont écoutés chaque jour par Zog, cet ancien du documentaire qui n’a que faire des demandes du producteur qui trouve les longueurs du film (que l’on écoute!?) très chiantes. Métacommentaire rappelant RUBBER, où un public à l’écran se lassait des mésaventures d’un pneu tueur, qui on le rappelle fit un malheur à Cannes, dans le vrai monde. Pour revenir à la réalité, ou plutôt la fiction, la diégèse de RÉALITÉ, vous comprenez, d’autres personnages pas du tout anodins, comme ce directeur d’école, qui fait le cauchemar récurrent qu’il conduit un Jeep militaire, déguisé en femme hitchcockienne, et va porter des fleurs à un homme en banlieue… sauf qu’un jour, la petite Réalité le voit sur la route, et la réalité le rattrape… enfin…

Et toujours, leitmotiv musical répétitif et presque aliénant, mais pourtant hypnotique et épousant parfaitement l’étrange absurdité du récit de Dupieux, la pièce Music With Changing Parts de Philip Glass, que l’on joue notamment à l’orgue électronique. Pièce emblématique qui illustre à l’audio le travail de Dupieux au montage, au scénario, à la photo, le travail d’un saboteur du cinéma, qui fait des Films avec des pièces changeantes… Un personnage croit qu’il est le double de l’autre, un autre rêve qu’il s’endort dans le cauchemar de celui-ci, et toujours, la petite Réalité, prise au dépourvue, qui essaie de faire du sens de tout ce chaos. Et nous, le spectateur, sorti de cette séance matinale, on se demande ce qu’il y avait dans son café, si tout ce que l’on vient d’écrire est bien élément du film ou si notre inconscient ne nous joue pas des tours… En pleine forme ou à moitié endormi, le cinéma de Quentin Dupieux impose son ambiance et captive de bout en bout, car l’imprévisibilité est peut-être au fond ce que recherche le cinéphile le plus aventureux. Et, croyez-moi, impossible de tomber sur un plus drôle d’Oiso.

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Réalité – 2014 – 87 min – France, Belgique – Quentin Dupieux

Une réflexion sur “L’étrange absurdité

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