Le merveilleux désastre nommé Nick Cave

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26 septembre 2014 par Sami Gnaba

20,000 Days on Earth

Après plus de trois décennies de carrière passées à se réinventer, il était plus que temps de consacrer un documentaire à l’artiste australien Nick Cave. Personnage atypique (acteur, scénariste, auteur), énigmatique, Cave profite du même statut légendaire dans le panthéon que des gens comme Dylan, Cohen, David Bowie et Lou Reed notamment. Comme eux aussi, il a toujours eu chez lui une aversion du grand manège médiatique, ce qui rend sa parole, éloquente et poétique, doublement plus précieuse.

Ceci dit, se prêter au jeu du portrait documentaire pour le célèbre Australien ne se fait pas à n’importe quel prix. Il lui fallait, avec les coréalisateurs Iain Forsith et Jane Pollard, trouver le bon format pour se raconter. Pour se distancier de l’hagiographie convenue, formatée. Trop de documentaires musicaux – un sous genre à eux seuls, le rockumentary – périssent sous une facture conventionnelle, générique, qui souvent va à l’encontre de la singularité et de l’anticonformisme de leurs sujets. C’est probablement là que le projet 20,000 DAYS ON EARTH détonne spectaculairement de la masse, un peu comme l’avait été I’M NOT THERE de Todd Haynes par rapport au biopic.

On a l’impression qu’à chaque étape de sa progression, 20,000 DAYS prend le contre-pied des normes du genre. Par exemple, aux habituels tête-à-tête académiques prédominants dans ce genre de films, à travers lesquels l’artiste se remémore son passé, les scènes originelles, fondatrices de son parcours artistique/personnel (la lecture de LOLITA de Nabokov par son père), Forsith et Pollard n’imaginent rien de moins qu’une improbable séance entre Cave et son thérapeute dans laquelle le chanteur s’exprime sur sa « drôle de relation » avec dieu, l’importance des souvenirs précieux de l’enfance et leur incidence sur sa création. Ou encore sa grande peur que de perdre la mémoire.

Malgré la transparence des interventions, ses échos biographiques, le film reste avant tout une performance, une déambulation poétique, onirique et réflexive dans l’univers créatif de Nick Cave. Par moments on songe au Monsieur Oscar de Carax dans HOLY MOTORS, Cave alignant ici avec la classe et le sérieux qui le caractérisent les multiples facettes de son personnage; la bête de scène habitée, le mari éperdument amoureux de sa Susie, le worker of song acharné dans son travail au studio (séquences, grandioses, en longs plans fixes évoquant le travail de Godard et des Stones dans le mythique ONE + ONE) parmi d’autres.

Non satisfaits de simplement avoir convaincu Cave de s’asseoir avec eux et de se raconter, de son enfance jusqu’à aujourd’hui, alors en phase de terminer l’enregistrement de son album avec ses Bad Seeds, PUSH AWAY THE SKY, Forsith et Pollard ont imaginé ce que serait sa 20 000e journée sur terre. Cette journée typique, et aussi fictionnalisée, Nick Cave la détaille dans la bande-annonce en deux, trois points d’une banalité trompeuse; « I wake, I eat, I work »… Pourtant très rapidement, le film et ses créateurs pointent une idée qui s’avèrera plus que fructueuse, et que trop peu de leurs prédécesseurs documentaristes ont comprise; des artistes, des songwriters de la trempe de Cave sont en continuelle performance, même quand ils vous confient une part de leurs secrets arrachés de leur passé devant la caméra. Il y a toujours l’habit, la paire de lunettes, l’artifice quoi, pour dissimuler LA vérité. Dès lors qu’on a saisi cette distance, il ne reste devant nous qu’un act, une performance au même titre que celle de n’importe quel acteur interprétant un rôle. À cet égard, il est assez drôle que l’une des premières personnes qu’on rencontre dans le film, ce soit l’acteur Ray Winstone, collaborateur régulier de Cave (le film THE PROPOSITION, le clip Jubilee Street).

20,000 DAYS ON EARTH prend appui sur cette distance justement et fait se dérouler cet espace où s’entremêlent l’imaginaire et la réalité, l’art et la vie. Inspiré, exaltant, souvent drôle même, le film fait fusionner ces deux mondes, à l’instar de cette superbe séquence dans un bureau hors temps, meublé de vestiges de toutes sortes, où on y voit Cave se réfugier tôt en journée pour travailler sur ses textes. Que ce bureau (ou celui des archives, l’autre très belle idée du film) soit bel et bien le sien nous importe peu. Du moment qu’on y croit, que chaque séquence du film, à l’instar d’une chanson, dévoile SA propre vérité. C’est le côté très malin et joueur de ce film exceptionnel. Aussi près pensons-nous être de Cave, comme le laisse suggérer la séquence chez le thérapeute, persiste toujours une zone floue autour Cave. Lequel se donne à voir moins comme personne mais plutôt comme un personnage transformiste… un work in progress vivant, osons-le.

« Quand j’ai compris le sens d’une chanson, elle ne m’intéresse plus », cette réflexion entendue dans le film est aussi applicable au personnage lui-même. Depuis ses jours, drogués et punk, au sein de la formation The Birthday Party, jusqu’à ceux plus sereins des Bad Seeds, ou encore durant sa récréation rock-garage avec les Grinderman, Nick cave n’a cessé de s’inventer (et pas juste musicalement!), par crainte justement de se voir confiné à l’intérieur d’un seul genre, d’un seul registre ou encore dans ses gloires passées. C’est ce caractère transformiste, mouvant, propre à Cave − cristallisé à merveille le temps d’un montage vertigineux dans la séquence finale, faisant se succéder des plans de Cave à travers diverses périodes de sa vie – qui confère au film son côté hybride, complètement libre.

Réflexion tout à fait passionnante sur l’artiste, sa psychologie de performer, son processus de création, sa relation au monde, 20,000 DAYS ON EARTH marque très certainement un tournant dans le genre. À ce degré d’ambition et d’intelligence, il n’y a peut-être qu’avec PATTI SMITH; DREAM OF LIFE de Steven Sebring qu’il rivalise.

En guise de finale, le film se conclut avec une performance live d’une énergie électrisante du récent et pourtant déjà classique Jubilee Street qui mine de rien contient dans ses paroles la devise caractérisant le mieux le personnage; « I am transforming, I am vibrating »… Après, le spectateur, fan comme non-initié, n’est plus à convaincre.

7

20,000 Days on Earth – 2014 – 97 min – Royaume-Uni – Iain Forsyth & Jane Pollard

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