N’ajustez pas votre cinéma

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21 septembre 2014 par Paul Landriau

Adieu au langage 3D

Le dernier film de Jean-Luc Godard, on le sait, ajoute une dimension à son cinéma. C’est bel et bien une nouvelle profondeur qu’on y trouve, car bien plus qu’une nouvelle perspective c’est surtout un nouveau souffle que l’on constate. Un maître qui s’amuse et s’émerveille et qui donne tant à découvrir à un public qui en a vu d’autres. Si Godard a réinventé l’art du montage avec À BOUT DE SOUFFLE, il récidive un demi-siècle plus tard et écrit un guide de l’utilisation de la 3D.

Comme toujours dans les films de Godard, il faut prendre les citations, les dialogues, les répliques, le titre, bref tout le vocabulaire avec un grain de sel. Ironie ou mensonge, rhétorique ou double sens et parfois même un peu tout ça en même temps s’entrecroisent. Le titre déjà, ADIEU AU LANGAGE, se veut un testament, alors qu’au fond il nous dit réellement : « bienvenue à une nouvelle syntaxe cinématographique ». Un nouveau départ plutôt qu’un ultime. Il use comme à son habitude des intertitres pour mieux déconstruire les mots et mieux démultiplier son récit. « Adieu au langage » devient plus loin, et en deux étapes, « Ah Dieux » et « Oh langage ». Citations et jeux de mots toujours inscrits en capitales à l’écran, dont l’importance l’est tout autant.

Dois-je inclure dans ma critique un synopsis? Que serait-il? Un homme. Une femme. Un chien. 1. Nature. 2. Métaphore. Et on divise, et on multiplie, et on répète. On varie, et on dévie. On trois-dimensionnalise le film et on l’aplatie. On revient en arrière pour mieux avancer. Des hommes menaçants en fedora, fusils au poing. Des jeunes, roman à la main. D’autres, cellulaire au bout des doigts. Communication interrompue. Adieu au langage. Quelque chose comme ça. Tant pis, sautons le synopsis.

Au fait, ce film ne pourra qu’être vu en salles. Je critique bel et bien ici ADIEU AU LANGAGE 3D. Je n’imagine même pas comment on pourrait visionner ce film chez soi, dans une version plate. Toute la conception, les enjeux, l’objectif au fond, c’est de jouer avec cette nouvelle dimensionnalité. S’emparer du Z après plus d’un demi-siècle à pervertir les X et Y. Ces hommes et femmes aussi. Encore présents, mais guère plus que des pantins. Vous voulez un divertissement? Que diriez-vous plutôt d’un investissement? Investissement nécessaire du spectateur qui forcément se cassera la tête. Pas à essayer de comprendre mais uniquement de suivre.

La 3D après tout est d’abord cet immense cheval de Troie du cinéma hollywoodien destiné à gonfler le prix des tickets de cinéma. Car dans toute grosse production, ce qui compte est que l’effet 3D soit « parfait », lisse, convaincant, afin de mieux y immerger le spectateur. Comme le répète le slogan IMAX à grand renfort de décibels assourdissants : « Watch a film, Or be a part of it ». La meilleure 3D serait donc celle qui ne porte pas attention sur soi-même. La 3D qu’on oublie! N’avez-vous pas ressenti cela déjà, lorsqu’on écoute une mégaproduction et qu’on finit par oublier ces lunettes de plastique donnant du relief mais peu de substance au film? Godard lui s’intéresse donc expressément à toutes les imperfections possibles du procédé qui provoquera un nouveau vocabulaire cinématographique, qui permettra toujours au spectateur de voir cette 3D. De la capter, de la remarquer, de s’en souvenir.

Les effets 3D sont à la limite du soutenable! Avec toutes les expérimentations sonores et de montage auxquels nous a habitués Godard, je commence à ressentir un mal de tête. Une seule échappatoire possible, détourner mon regard un court instant. Que vois-je à gauche et à droite de l’écran? La seule source de lumière de la salle outre l’écran; cette d’un panneau rouge indiqué SORTIE. Godard apprécierait l’ironie. Tant pis, j’y retourne.

Imaginez-vous donc un effet 3D mais amplifié par l’utilisation systématique de grands-angles. L’effet produit donc une immense profondeur de champ 3D, si bien que dépendant de l’endroit du cadre où l’on regarde, on doit soi-même ajuster nos yeux et refaire le focus. Nous devenons donc une caméra organique! Et puisque Godard cherchera forcément à nous prendre de cours, une telle image riche forçant à choisir soi-même son point d’attention sera suivie d’une image d’archive en 2D, ou d’un noir. L’un des premiers intertitres nous montre, en typographie blanche « 2D » placée à la position neutre sur l’axe Z, alors que très « près » de nous, en immenses lettres rouges se situe « 3D ». Il est impossible de regarder les deux en même temps sans devoir réajuster son propre foyer. Plus loin, il filme un paysage en extérieur en gonflant démesurément les blancs, si bien que l’image est à peine visible, la lumière aveuglant une partie de l’image, et pour le coup « efface » l’effet 3D. Si bien que des zones plates se situent au milieu de ce cadre 3D. Plus loin, il filme un champ de fleurs mais sature les couleurs jusqu’à « brûler » les contours, ce qui produit une autre variation sur l’image.

Cependant, son utilisation la plus audacieuse, la plus géniale, la plus marquante reste cette division de l’image complètement folle; pour produire de la 3D, on doit utiliser deux caméras, légèrement inclinées l’une vers l’autre afin de produire le relief. Traditionnellement donc ces deux caméras sont installées sur le même trépied (ou grue, ou chariot) afin de conserver exactement la même distance. Mais ici, dans un plan où le couple discute, cette vérité est remise en question. Le plan commence traditionnellement, le cadre capturant les deux personnages dans l’image. La femme est à gauche et l’homme à droite. L’homme sort du cadre, et plutôt que de le suivre, ou de rester sur la femme, la caméra, telle une entité schizophrène, se déchire, se divise ET SUIT LES DEUX PERSONNAGES SIMULTANÉMENT. Au tournage donc, les deux caméras, qui, au millimètre près, créaient l’illusion de la 3D, se séparent, sans coupe. La première caméra reste sur le personnage féminin alors que la deuxième se déplace, devient une entité distincte, et suit l’homme vers la droite. Le spectateur donc, peut garder les deux yeux ouverts et voir une image trouble, s’apparentant à un effet de superposition, mais pas tout à fait identique car plutôt qu’une image stable, plane, nous avons deux moitiés d’images en relief, qui s’agitent presque imperceptiblement tels des électrons libérés de leur noyau. Le spectateur peut cependant s’approprier la matière du film et garder un œil ouvert et l’autre fermé. Ainsi, il voit une image 2D de la femme ou de l’homme. À sa guise, durant ce plan particulier, il effectue lui-même LE MONTAGE DU FILM. Plutôt qu’un champ-contrechamp, on assiste ici à un champ X un contrechamp. Un (contre)champ. À la fin du plan, après échange de lignes rhétoriques, moins un dialogue soudé que deux monologues séparés (à l’image de la 3D, moins une forme convexe que deux plans 2D simultanés et non harmonieux), la caméra de droite revient se positionner à la première position, recréant ainsi l’effet de 3D et reprenant donc au spectateur le pouvoir temporaire de monter lui-même le film. L’effet est saisissant, jamais vu, et risque fort bien de ne jamais se répéter. Il restera dans la trousse à outils de cinéastes de l’expérimentation, mais on voit mal l’effet se répercuter dans le cinéma commercial comme l’effet VERTIGO qu’a inventé Hitchcock. Malgré son exploitation possiblement limitée, la technique utilisée est tout aussi ingénieuse.

Devrais-je parler du personnage du chien? Après tout il est de l’affiche, relie les différentes parties du récit, semble au cœur du projet… Que pourrais-je bien dire sur Roxy? Ou peut-être pourrais-je citer ce passage narré par Godard lui-même : « La nudité n’existe pas à l’état naturel. C’est parce que le chien est nu qu’il n’est pas nu ». Il y a cependant un égoïsme à vouloir révéler toutes les trouvailles du film, je devrais peut-être conclure ici.

Il y aurait tant à dire sur le film, qui, en à peine 70 minutes, apporte probablement au Cinéma plus que tout autre film cette année. Il y a aussi toute cette tangente germanique qui parcoure le film, d’allusions à Hitler à l’utilisation d’angle oblique d’horizon, dit des Deutsch angles. Ces plans, où l’on voit par exemple un homme assis sur une chaise, mais incliné sur un côté par la position de la tête de caméra, instinctivement apportent le spectateur à se pencher la tête. Cependant, une limitation de la technologie 3D oblige le spectateur à garder la tête « au niveau », l’effet 3D s’écartant au fur et à mesure que l’on penche la tête. À force de pencher la tête, de faire le point sur un endroit ou un autre de l’image et de subir le rythme arythmique du récit du film, le spectateur a forcément mal à la tête, autant physiquement qu’intellectuellement. Et c’est d’abord et avant tout ce pour quoi on applaudit Godard. Car il nous donne matière à penser.

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Adieu au langage 3D – 2014 – 70 min – France – Jean-Luc Godard

2 réflexions sur “N’ajustez pas votre cinéma

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