Une mère veille

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18 septembre 2014 par Paul Landriau

Mommy2

Je suis sans mots.

Je sortais de la salle de cinéma, complètement vidé. Les yeux rougis, un peu, beaucoup. J’avais vécu tellement d’émotions. J’avais vécu. Un moment d’extase, un moment de découverte. Une de ces expériences dont on est témoins et qui nous change, un peu, beaucoup. Je venais de voir MOMMY.

La satisfaction de voir un grand film. Avoir ri, avoir pleuré, avoir souri, avoir gueulé. Je devais avoir l’air soufflé. J’avais vécu. À quand remonte une telle baffe cinématographique… je ne sais plus. Je texte quelques amis, je devais partager ce moment, ne pas le garder pour moi, comme un égoïste. Leur dire par bribes, des moments, des impressions, des trouvailles du film. Sans trop en dévoiler bien sûr. Les encourager à aller voir le film dès sa sortie. Un moment de grâce qu’on souhaite que nos proches vivent. Et dans le bus, en repensant à certains moments, les larmes reviennent me dire bonjour. Que suis-je ridicule!

Ensuite, une certaine crainte. Je dois écrire un texte, mais surtout, je dois essayer de rendre justice au film. S’il y avait un moment où je me devais de justifier ce petit hobby personnel, s’il y avait une fois où je me sentais comme une responsabilité de donner le meilleur de moi-même, c’était bien là. Un doute. Comment pourrais-je bien rendre justice au film? Impossible. De toute façon, quoi que je dise, le film sera toujours là, se tenant debout, fier, comme il se doit. Le film parle pour lui-même. Ce ne serait donc pas que les mots ne puissent décrire avec justesse la virtuosité visuelle, les performances fabuleuses des comédiens, la symbiose entre images et sons, mais bien que je ne dispose pas du talent de ces grands, des Dolan de ce monde, qui tournent et retournent les mots afin d’en faire des missiles dévastateurs. Cessez de me lire et allez voir MOMMY.

***

Dans un futur proche, un « Canada fictif » a imposé une loi permettant à tout parent de laisser son enfant dans un hôpital sans devoir se justifier. Un jeune adolescent, turbulent, débordant d’énergie et de répartie, cheveux blonds, yeux bleus, bouille mignonne qui bien souvent grimace. Steve. Plus grande que nature, cette mère pas trop raffinée qui déplace des montagnes, arbore multiples froufrous et s’accapare l’espace partout où elle passe. Diane, dit Die. Une voisine finalement, timide et rangée, ne parlant presque plus, souffrant d’un traumatisme, aux yeux suppliant un peu d’amitié. Kyla. Des personnages qui sur papier pourraient tomber dans la caricature, mais sont si bien développés, incarnés avec tant d’audace et de volonté par respectivement Antoine-Olivier Pilon, Anne Dorval et Suzanne Clément qu’ils deviendront peut-être des archétypes. Le genre de personnages si marquants qu’ils deviennent des références, des expressions.

Ici, Xavier Dolan est en pleine possession de ses moyens. MOMMY se voudrait comme la somme de tout son travail des six dernières années. On y voit ici une scène évoquant J’AI TUÉ MA MÈRE, là une trouvaille sortie de TOM À LA FERME, plus loin une pièce musicale qu’on croit avoir entendu dans LES AMOURS IMAGINAIRES; MOMMY est l’apothéose de toutes les qualités du cinéaste. Comme si les pièces du puzzle Dolan avaient été posées au fil des ans et que le portrait complet n’était que maintenant révélé. On sent qu’il a tout donné pour ce film. Pas étonnant alors qu’on l’écoute déclarer en entrevue qu’il souhaitait faire une pause du cinéma, pour peut-être retourner aux études, voyager, vivre un peu. Et puis, bien sûr, la folie de Cannes et d’un prix du jury partagé avec, excusez du peu, Jean-Luc Godard. Et donc les portes qui s’ouvrent et le tapis qui se déroule vers un projet américain auquel participera Jessica Chastain. On a déjà hâte. Plus que jamais, Dolan a sa destinée en main.

MOMMY donc, où le scénario s’enchaîne de manière absolument fluide et entraînante. Une première scène comme un prologue lyrique; on y voit Die, dehors, son visage radieux, du linge séchant au soleil. Ce qui frappe d’entrée de jeu, ce fameux ratio 1:1. Ou peut-être est-ce du 5:4 (1,25), les deux ratios étant indiqués dans le dossier de presse. Le résultat? Un écran « carré », qui pour le spectateur accoutumé à l’écran large, donne l’impression d’une image presque verticale. Le format évoque donc une vidéo filmée avec un cellulaire, mais également ces pochettes de CD. La direction photo par contre, signée encore une fois par André Turpin, n’a rien d’une affaire de cellulaire. Tourné en pellicule, le tandem Turpin-Dolan s’en donne ici à cœur joie pour proposer des compositions inventives, des moments capturés dont on se souviendra longtemps. Sans jamais attirer l’attention sur elle-même, le travail de direction photo sublime les performances et est lui-même magnifié par le montage rigoureux et efficace de Xavier Dolan. Le cinéaste chérit quelques techniques particulières, comme le ralenti, le cadrage asymétrique et ces « pauses » scénaristiques donnant la pleine place à des chansons populaires, québécoises ou internationales, mais dans ce film, aucune ne semble superflue ni utilisée au détriment du scénario. Si l’on se balade quelques instants au rythme connu de Wonderwall d’Oasis, ce n’est pas par paresse scénaristique mais bien que cette chanson précise, à cet instant précis, vient sublimer et illustrer la situation émotive des personnages. La chanson populaire prend donc le relais des mots et se trouve à être un outil cinématographique parmi d’autres. Le goût éclectique de Dolan pour la musique convient parfaitement à ces personnages hauts en couleur, jamais banals. Céline Dion côtoie Vivaldi, Eiffel 65 rencontre Dido.

Une pièce en particulier se trouve ici appropriée par Dolan d’une telle façon, avec tant de panache, que je ne pourrai plus jamais l’entendre sans revoir ces images déchirantes et bouleversantes qui concluent le film. À cette première montée musicale, ces quelques secondes correspondent le moment exact où ma résistance a cédé et le flot des larmes s’est déversé sur mon visage. Dolan avait alors moins l’allure d’un cinéaste que d’un chirurgien m’ouvrant le cœur.

Le film touche bien sûr à quelques thèmes universels, à l’aide de personnages les plus singuliers qui soient. Il faut voir cet énergumène violent et explosif, renvoyé dès la première scène d’un énième pensionnat, contraint à habiter avec sa mère, se balader, envoyer promener toute âme qui vive à grand renfort de jurons bien sentis pour comprendre toute la force de caractère que doit posséder sa mère voulant l’élever seule. Il faut sans doute remonter à Michel Tremblay pour se souvenir d’une telle appropriation de notre langue, les accents étant appuyés jusqu’à l’élévation, les sacres se conjuguant et s’accordant au fil des trouvailles stylistiques des deux personnages principaux. On s’esclaffe et on se bidonne devant ces répliques irréelles et pourtant bien familières à quiconque ayant grandi au Québec. Ici, on ne camoufle pas notre identité, on la place sur un piédestal. Tous ces « esprit! », « caliss! », « criss de chienne! », « grosse vache! », « ferme donc ta gueule toé! », « fuck off! », « va chier! » fusent de partout; les personnages de ce récit se livrant un duel à coup de surenchère d’injures. Alors que Kyla et Steve préparent en cachette un goûter pour Die, celle-ci remercie uniquement Kyla. Il n’en fallait pas plus pour toucher l’égo démesuré et sans censure de Steve, qui rétorque : « Pi moé j’suis quoi, un tas de marde!? ». Comme deux électrons (très) négatifs, il suffit de rapprocher un peu trop Steve et sa mère afin que fusent les étincelles. C’est aussi en confrontant de forts personnages qu’on obtient des grandes scènes de conflit. Kyla, elle, agit comme l’élément manquant de l’équation. Tous ravagés, à leur façon, ces trois personnages s’épauleront lorsqu’ils ne tenteront pas de s’entredéchirer. Car derrière les gros mots, les coups, les trahisons, les pleurs, les angoisses se devine un amour infini et indestructible. Celle d’une mère pour son fils, celle d’un cinéaste pour ses personnages.

Anne Dorval ici est une locomotive que rien n’arrête. Se rappelle-t-on un personnage plus grandiose dans notre filmographie? Une scène initiale nous la fait découvrir en plein trafic, alors qu’une voiture la percute de côté. La caméra nerveuse de Turpin capte les passants, horrifiés. La porte de sa voiture tremble des coups qu’elle lui porte. Moment suspendu. Elle en sort, du sang sur la tempe, le regard assassin envers l’homme qui lui a rentré dedans comme trop souvent la vie, se lit sur ses lèvres les mots « toi mon tabarnack! » alors qu’elle répond à son cellulaire. « Oui allo! » ; pas le temps de s’apitoyer sur son sort, elle a déjà beaucoup de pain sur la planche. Elle mènera le jeu tout au long du film, l’exploit étant son quotidien, allant chercher l’aide là où elle peut, sans demander pardon. Une mère n’a pas à justifier ses agissements, elle fait vivre, coûte que coûte. Ce doit être un véritable bonheur de devoir interpréter un tel rôle. Anne Dorval donne tout pour ce personnage qui sans doute est le rôle de sa vie. Son personnage résume le projet, de la manière la plus succincte et jouissive, lorsqu’elle déclare : « Les sceptiques seront confondus ».

J’y repense et j’ai des frissons. J’ai déjà hâte de retourner voir le film. On disait il y a une génération ou deux que « Le Québec, c’est MON ONCLE ANTOINE ». Pour notre génération, le Québec, c’est MOMMY. On rétorquera que je ne suis pas objectif, que je suis chauvin, que je suis du même âge donc que mon jugement est biaisé. Qu’importe. MOMMY est l’un des meilleurs films que j’ai vus de toute ma vie. Qu’il fait bon le déclarer haut et fort! Puisse le public enfin accourir en masse vers un film de Xavier Dolan afin que nous partagions ensemble ce moment de bravoure.

Je suis sans mots.

10

Mommy – 2014 – 139 min – Canada (Québec) – Xavier Dolan

5 réflexions sur “Une mère veille

  1. Frederic Rochefort-Allie dit :

    Donc, meilleur que Black Swan. :p

  2. Simon dit :

    Bon bon,
    Une question demeure…c’est tu Xavier qu’on voit à la fin ou il a vraiment trouver quelqu’un qui lui ressemble beaucoup trop?

  3. Tout à fait d’accord avec votre analyse. Ce film donne un coup incroyable dans les tripes et ses images restent en mémoire des jours durant. Un des grands films de notre époque.

    Pierre

  4. […] ceux qui me connaissent, ou pour ceux qui ont lu ma critique, pas de surprise ici. Qu’ajouterais-je, sinon que je pense toujours, comme je l’ai écrit […]

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