Souvenirs, avenir

1

16 septembre 2014 par Paul Landriau

The possibilities are endless

Un grand film pose souvent une grande question. Un grand film nous fait réfléchir, nous arrête, nous confronte, nous nargue, nous éblouit. James Hall et Edward Lovelace, le duo signant le sublime documentaire THE POSSIBILITIES ARE ENDLESS, nous pose cette question : « Que feriez-vous si vous perdiez toute mémoire? ». Cette idée terrifiante, c’est le cauchemar qu’a vécu Edwyn Collins, autrefois chanteur du groupe écossais punk Orange Juice. Le film s’attarde sur son long combat, sa lente redécouverte de ses propres expériences, de sa propre histoire. C’est aussi l’histoire d’une femme de l’ombre, celle de son épouse Grace Maxwell, qui courageusement, l’amour agissant comme moteur imperturbable, a travaillé sur et avec Edwyn afin qu’il retrouve vocabulaire, élocution, sens de l’humour et tout ce qui fait d’un homme un homme.

Vous vous souvenez du conte pour enfants L’HISTOIRE SANS FIN? Ce film a profondément marqué mon enfance, et c’est peut-être car au centre de celui-ci se trouve une machine pouvant effacer un à un les souvenirs d’une personne; c’est le prix à payer pour pouvoir matérialiser ce que l’on veut. Mais la richesse spirituelle, émotionnelle, le bagage d’une personne est infiniment plus précieux que ses possessions matérielles. Loin du conte, ce documentaire en évoque un pourtant. Majestueux et lyrique, il y a d’abord cette bande-son, un dialogue entre l’homme et sa femme, toujours en voix off, lui balbutiant et prenant une pause à chaque mot, chaque syllabe, devant soutenir ses pensées somme Sisyphe son roc, elle jamais bien loin, témoin, nous livrant les détails et le contexte de son hémorragie cérébrale. En images, en un montage épars, des images magnifiques du village d’Edwyn, au bord de l’eau, quelque part en Écosse. Les images se succèdent lentement, au rythme des mots d’Edwyn, il navigue à travers des souvenirs confus, peut-être créés de toutes pièces, il ne sait plus. Dire qu’au sortir de son coma, il ne pouvait prononcer que « oui », « non », le nom de sa femme et une phrase énigmatique, « The possibilities are endless », qu’il répétait dans sa chambre d’hôpital, comme un mantra qui a sauvé son âme. Ces images de paysages, de nature, un arbre dont les feuilles s’agitent, un garçon marchant sur la plage, le doux va-et-vient des vagues, mais aussi celui d’un adolescent qui se noie, ce symbole d’un homme dont les souvenirs sont noyés, mouillés, pourris, perdus, quelque part dans sa mémoire. À la poésie du visuel on associe la démarche surhumaine de la voix d’Edwyn, le côté gauche du cerveau tente de se reconnecter avec son côté droit, et en tant que spectateur on songe à la valeur du vécu, celle de toute une vie. Qu’est un homme sans son passé? Un homme sans histoire, un homme sans personne vers qui se tourner. Aurait-il retrouvé la parole si ce n’était de la fidélité sans borne de sa femme?

Il n’y a pas de plus beau documentaire à prendre l’affiche cette année. Ce film, dont la photo est le travail de Richard Stewart, est aussi merveilleux que ceux de Terrence Malick ou de Wong Kar-wai. Un simple coin de rue est magnifié, et le tragique infini de la situation semble plus endurable par la délicatesse de sa mise en images.

Après une première moitié évocatrice et plus abstraite, on entre dans un mode documentaire plus classique, où la caméra observe les progrès d’Edwyn. On recompose ce moment terrifiant où sa femme a l’idée de lui fournir papier et crayon, et de lui indiquer de dessiner ce qu’il souhaite, que pour ensuite constater qu’il fait encore et toujours le même dessin terrifiant d’un homme aux bras croisés. Qui est-il? « Dessine-moi un oiseau » lui demande sa femme, ce qui lui donnera des ailes puisqu’il améliore rapidement ses croquis et sa dextérité.

Il ne retrouvera jamais l’usage de sa main droite, ce qui est plutôt fâcheux pour un musicien, mais il n’aura au final jamais perdu le goût de la musique. Destin ou environnement propice? Qu’importe, il retourne à l’enregistrement et ne sera jamais plus exigeant envers lui-même.

S’il est extrêmement sensible et novateur en première partie, le film retourne dans des chemins conventionnels en seconde, mais reste tout aussi touchant. Un homme qui a tout perdu a tout à gagner, et le récit de ce valeureux musicien est une leçon d’humilité. Aurais-je remonté les marches de la vie une à une avec autant d’acharnement? J’en doute et j’espère n’avoir jamais à vivre cette épreuve. Entre temps, je prends conscience de la chance que l’on a tous les jours, à posséder cette existence que l’on tient pour acquise.

Pour ceux qui cherchaient une preuve que le documentaire peut être aussi cinématographique que la plus élaborée des fictions, voici une expérience sublime et plus touchante que tant d’histoires d’amour romancées. Une expérience sensorielle unique à vivre en salle.

Le film est présenté au festival Film POP le 21 septembre à 18h. Pour plus d’informations: https://www.facebook.com/events/1451276805161336

8

The Possibilities are Endless – 2014 – 83 min – Royaume-Uni – James Hall & Edward Lovelace

Une réflexion sur “Souvenirs, avenir

  1. […] lors du festival Film Pop, je découvrais une tentative de réponse dans le sublime documentaire THE POSSIBILITIES ARE ENDLESS. En ce début de printemps, un autre documentaire très personnel propose une approche fragmentée […]

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

sondage

%d blogueurs aiment cette page :