Le Solitaire Dieu

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15 septembre 2014 par Paul Landriau

El Topo

Il est sans doute hasardeux de vouloir revenir sur des films classiques, des films cultes, que nous n’avons pas eu la chance de voir lors de la sortie originale. Je crois cependant que tout cinéphile qui se respecte va forcément étudier l’histoire du cinéma, ce qui implique de nombreux films qui sont sortis avant notre naissance. Je ne pourrai jamais vivre l’exaltation et la surprise du public en 1970, alors qu’EL TOPO était cet objet intriguant, un présumé western d’un inconnu du cinéma mondial, le fougueux Alejandro Jodorowsky, qui signait ici le scénario, la réalisation, la musique, les costumes et bien sûr interprétait le rôle titre. La légende de la distribution du film est bien connue; programmé à minuit uniquement pendant des mois à New York, le film sera remarqué par John Lennon, qui après multiples visionnements convainc le gérant des Beatles d’acheter le film afin de lui donner une distribution nationale. Il produira aussi son prochain film, THE HOLY MOUNTAIN. De plus, EL TOPO établissait une bonne fois pour toutes le concept des films de minuit, avec toutes les implications qui en découlent, qui connaîtra son apogée quelques années plus tard avec le ROCKY HORROR PICTURE SHOW.

Cependant, et c’est la marque des grands films, EL TOPO se laisse apprécier par de nouvelles générations, pour peu qu’elles soient curieuses, ce western ésotérique exerçant un attrait et constituant une singularité dans ce genre très codifié encore quelques 44 ans plus tard.

Par sa symbolique chargée, ses influences disparates, son refus de se camper à un simple genre, ses images indélébiles et son protagoniste mystifiant, EL TOPO apparait tout simplement comme l’un des meilleurs exemples du genre. Plus près d’Akira Kurosawa que de John Ford, pas loin d’un Kenneth Anger avec l’imagination d’un Tolkien, Alejandro Jodorowsky possède à la fois l’inspiration et le manque d’expérience permettant à un tel ovni de voir le jour. Ainsi, si certaines coupes, certaines ellipses ne sont pas tout à fait harmonieuses, le rythme chevronné efface ces maladresses et l’étendue des trouvailles stylistiques assoit l’impact du film.

Avant de voir le film, j’avais la fausse impression qu’il était extrêmement aride et abstrait et que j’aurais de la difficulté à m’impliquer émotionnellement dans le récit, mais il n’en est rien! Ce film est l’héritier un peu fou des westerns de Leone, avec personnages colorés qui auraient leur place dans une fantaisie des Shaw Brothers et une direction artistique qui marie à merveille le kitsch et l’ultra-gore.

Signe du temps, la même année s’amorçait dans un magazine japonais la publication du manga KOZURE OKAMI (LONE WOLF AND CUB) qui met également en scène un tueur solitaire (samouraï plutôt que pistolero) accompagné de son jeune enfant. Les premières images d’EL TOPO sont d’ailleurs saisissantes. Ce cavalier tout de noir vêtu, pantalons en cuir et pattes d’éléphant, longue barbe et cheveux généreux camouflés par un chapeau tout aussi noir, trottant à cheval au milieu du désert, se protégeant des rayons du soleil à l’aide d’un délicat parasol, aussi noir que la nuit. Son fils, un jeune blond, nu comme un ver, s’accroche à son père. Ou est-ce son père qui s’accroche à son fils, qui agirait comme sa part d’innocence qui lui reste? Ils s’arrêtent un moment. La Taupe (le surnom du personnage titulaire) met pied à terre et déclare à son fils « Tu as 7 ans. Tu es un homme désormais. Enterre ton jouet et la photo de ta mère. » Le ton est posé. Ce film, que l’on peut toujours prendre à plusieurs niveaux, est moins un western qu’une quête spirituelle pour un homme qui devra être en harmonie avec les éléments. Les rayons mortels du soleil qui pourtant fait pousser toute plante, la poussière du désert, qui lorsqu’on s’en couvre permet de se protéger du dur soleil, l’eau, source de vie qui peut cependant noyer tout homme, ou encore le feu qui permet de se réchauffer mais peut tout aisément raser une ville entière.

Le récit se divise en trois parties, comme trois étapes de l’élévation de l’âme d’un homme. Au départ, il protège son enfant contre les malfaiteurs des bleds éparpillés dans ce pays désertique. Ce pays, c’est aussi celui de YOJIMBO. C’est une terre abstraite qui n’existe que dans les contes. Les cheveux gisent éventrés, leurs organes rôtissant au soleil. Les quelques points d’eau sont rouges du sang des cadavres. Jodorowsky les use moins comme signifiés que comme éléments de compositions. Ainsi, une rivière de sang prend l’allure d’un gros coup de pinceau qu’aurait apposé à sa toile cinématographique un peintre inspiré. La Taupe secourt alors une femme de l’emprise du Colonel, avec qui il découvre l’amour et le partage émotionnel. Il doit donc abandonner son enfant, abandonnant donc sa part d’innocence auprès des moines qui habilleront et éduqueront cet enfant. L’innocence perdue, La Taupe s’amuse, s’éprend de cette femme, qui cependant lui demande d’accomplir quelques exploits afin de gagner son cœur pour toujours. Il devra donc parcourir le désert et défaire les quatre grands maîtres. Chaque personnage prend l’allure d’un éminent sage qui aura toujours son brin de pensées, sa maxime toute prête à enseigner à l’homme en noir. Pour triompher et donc grandir, l’homme doit ainsi savoir saisir les messages de la vie et les appliquer à son quotidien. Au milieu de cette quête ultime de la séduction de la femme vient se placer une tierce personne, femme séduisante dont on ne peut comprendre les intentions. Symbole de la zizanie, de la jalousie, quelque chose comme ça, elle combattra la femme pure avant de glisser avec elle dans les plaisirs du plaisir insouciant. Allusions sexuelles toutes plus outrageuses les unes que les autres comme cet énorme rocher en forme de phallus gisant seul au milieu du désert. Alors que la femme s’en approche, une source d’eau s’en écoule et elle s’abreuve en riant. Plus loin, la maîtresse s’empare d’un délicat cactus qu’elle manipule délicatement avant de l’ouvrir avec son canif. Elle passe son doigt vigoureusement dans cette ouverture avant d’en lécher la sève. Cette sexualité bestiale et naturelle ici est moins élément de choc qu’une partie intégrante de la vie des êtres. Plus loin dans le film sera souligné l’hypocrisie d’une majorité blanche catholique bien pensante alors que ces femmes violent un jeune esclave noir et s’en défendent en proclamant l’inverse. On ne remet pas leurs paroles en doute et on abat le pauvre homme.

Alors que l’homme en noir pense avoir compris les leçons et triomphé de l’adversité, le doute s’installe avec cet ultime maître qui met fin à sa vie et qui a renoncé à toute possession. Divorce avec la féminité et solitude existentielle. Message hippie et anti-capitaliste qui chamboule notre héros simplet, dont la force ne peut triompher sur les idées. C’est alors un exil et une mutation qui s’installent. Dans une grotte, entouré des rejetons de la société, déformés par l’inceste, il deviendra blond et blanchâtre, les ombres lui interdisant les rayons du dieu soleil. Il décidera cette fois-ci, plutôt que de travailler sur lui-même, d’aider ces laissés-pour-compte et s’engage à escalader la grotte afin de chercher de l’aide dans la civilisation, ce petit village venant d’un western typique, pour éventuellement construire un tunnel et relier ce tiers monde à la richesse du premier.

Sa transformation passera aussi par une séquence émouvante où il se fera enlever tous ses cheveux, barbe et sourcils, symboles biologiques de sa masculinité. Un moine est né, La Taupe de la première partie est bien loin. On se rappelle alors le chef des SEPT SAMOURAÏS qui n’hésita pas à renoncer à sa coiffure traditionnelle, signe de noblesse et de puissance, afin d’aider un enfant pris en otage. De retour dans cette civilisation, après des années d’errance, l’homme ne peut que constater la décadence et le narcissisme ambiants. Au final, il tiendra sa promesse, mais à quel prix? Jodorowsky semble cynique et nous illustre sa vision des choses. Au final, l’homme meurt, immolé par le feu, et redevient poussière, qui s’ajoutera à l’étendue du désert ambiant. Il est enfin un avec les éléments.

Si EL TOPO a des implications lyriques et ésotériques, il se laisse tout à fait savourer comme un divertissement pur et dur qui vient autant du cinéma que du monde violent de la bande-dessinée pour adultes. Aucune surprise donc de voir son auteur naturellement évoluer vers le médium depuis. Le film semble particulièrement maîtrisé lorsqu’il délaisse le dialogue afin de proposer des séquences entières de pur cinéma. Les personnages mêmes prennent parfois contrôle de la mise en scène, comme lorsque ce malfrat amène un gramophone devant ces prêtres ligotés afin de choisir lui-même de la trame sonore qui assistera l’humiliation qu’ils leur feront subir. Les rires des différents bandits résonnent comme autant de bulles de bandes-dessinées, les costumes sont aussi improbables qu’étrangement cohérents.

C’est parce qu’il était foncièrement indépendant et plein de fougue que Jodorowsky a su insuffler à son western une énergie indéniable et une quête métaphysique qui prend le pari d’illustrer le parcours de l’Homme. On trouve d’ailleurs en EL TOPO comme une première version de la saga de LA TOUR SOMBRE de Stephen King, ce récit de ce pistolero qui cherche à trouver sa Tour pour la sauver. Ici, Jodorowsky réussi à placer les fondations de son œuvre, et si le poids du projet de l’adaptation de DUNE a fait échouer une bonne partie de sa construction, on ne peut que se réjouir qu’il soit retourné au monde du cinéma avec sa DANSE DE LA RÉALITÉ. En espérant qu’un jour nous puissions retourner dans le monde éthéré d’EL TOPO avec peut-être la concrétisation d’un projet qu’il caresse depuis de nombreuses années, celui des FILS D’EL TOPO. D’ici là, on revisitera ce premier fondement, cette étape zéro dans le monde du film de minuit. Entre hier et aujourd’hui se situe ce film qui défie les époques.

9

El Topo – 1970 – 125 min – Mexique – Alejandro Jodorowsky

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