Conclure sur une fausse note

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10 septembre 2014 par Paul Landriau

Grand Piano

Dans sa satire d’Hollywood THE PLAYER, Robert Altman, dans un premier plan qui est un tour de force technique, se moquait de ces fameux films concepts, de ces pitchs de vente que l’on doit lancer à ces producteurs de studios, qui doivent être aussi succincts qu’évocateurs. « THE GRADUATE… Part 2! », « …it’s OUT OF AFRICA meets PRETTY WOMAN », « So it’s sort of a cynical political thriller comedy? ». Si ces pitchs sont si importants, c’est qu’on doit vendre l’idée d’un film avec une seule image (d’où l’importance de l’affiche officielle) ou une seule accroche (tagline) que l’on retrouvera sur l’affiche mais aussi dans les spots radio, télé, web, etc. Historiquement, cette approche centrée autour d’une idée maîtresse est pratiquée dans le merveilleux monde de la série B ou plus simplement du cinéma de genre. Science-fiction, action, horreur surtout, combien de films de cette frange du cinéma peut-on résumer en une seule ligne? Si cependant la simplicité est parfois une véritable force de ces films, encore faut-il avoir cette fameuse bonne idée autour duquel tournera notre film. Il est bien plus dur de concevoir un film autour d’une poignée de mots clés, que de s’épancher dans une surenchère de tours et détours scénaristiques.

Ainsi, le haïku cinématographique à la base de GRAND PIANO se résumerait ainsi; un pianiste prodige effectue son grand retour sur scène après 5 ans d’absence. Sur scène, il découvre un message sur sa partition, écrit au feutre rouge : « MISS ONE NOTE AND YOU WILL DIE ». Du coup, le pianiste, Tom Selznick est cloué sur scène, un petit point rouge lui rappelant l’existence du tireur d’élite dans l’assistance. Une accroche je dois l’avouer intrigante et très solide sur laquelle bâtir un thriller.

Ce pianiste, Tom Selznick, est interprété par Elijah Wood, récemment un habitué de la scène de l’horreur. Il tourna ce film un an après MANIAC et un an avant OPEN WINDOWS. Ici, il est fabuleux en prodige anxieux de remonter sur scène, d’être sous les feux de la rampe, puis d’être dans la véritable ligne de mire d’un tireur d’élite au loin qui le contrôlera à l’aide d’une oreillette téléphonique. Ces regards perçants qu’il lance et ses doutes se lisant sur son visage laissent entrevoir de nombreuses pensées envahissantes avant même d’ajouter à l’équation un tireur fou posté dans une loge ayant en joue sa femme et lui-même. Wood aurait également suivi un entraînement intensif au piano afin de rendre crédible sa performance en tant que l’un des plus grands prodiges au monde. À mes yeux d’amateurs, le résultat est très convaincant, la caméra prenant un véritable plaisir à passer des mains pianotant à toute vitesse les quelques quatre-vingt-dix-sept touches de cet immense piano noir au visage tendu de l’acteur, et vice-versa. J’imagine que certains effets numériques ont été ajoutés ici et là et qu’un véritable pianiste a parfois joué le double d’Elijah Wood, mais l’illusion est maintenue. Dans ce genre de cas de figure, de toute façon, il m’importe plus que l’acteur sache rendre les émotions convenablement que de réellement me prouver qu’il peut jouer du dit instrument.

L’antagoniste, ce malade appréciant la musique classique est un personnage intéressant car il existe à l’écran pendant plus d’une heure que par l’entremise de la voix off, entendue à partir d’un cellulaire ou de l’oreillette que porte le pianiste. Le mélange de sadisme, de cruauté et de personnage cultivé marche très bien au cinéma, que ce soit un Hannibal Lecter ou ici Clem. Il y a quelque chose de pervers à souhaiter qu’un psychopathe possède un intellect et un éveil culturel encore plus grands que ceux du protagoniste, mais c’est sans doute que l’inverse nous est trop souvent présenté.

Huis clos mais aussi néo-giallo, le film possède une maîtrise cinématographique et une rigueur impressionnante. Quelque part entre Brian de Palma (et donc Hitchcock), Dario Argento et Seijun Suzuki se situe Eugenio Mira, qui, s’il possède un potentiel immense, rate complètement son arrivée et conclut malheureusement cette formidable partition visuelle sur une fausse note. Pour ne pas gâcher votre plaisir, je ne dévoilerai pas ce qui se trame au 3e acte, mais je dois vous prévenir que ça finit sur un gros bémol, si fâcheux qu’il gâche rétrospectivement tout le développement psychologique de ses personnages principaux. On pourrait peut-être croire à une fin remaniée par une tierce partie, mais on ne trouve qu’un seul scénariste au générique, Damien Chazelle — une douzaine de producteurs figurent également au générique cela dit, peut-être est-ce que cela explique la soudaine rupture de ton incongrue.

Le film, malgré ses problèmes scénaristiques tardifs possède son lot d’idées visuelles intéressantes et de moments purement transcendants. La virtuosité de la caméra fascine, les trouvailles se multipliant dans ce court exercice de style (seulement 75 minutes sans le générique). Par exemple, ce plan qui montre Tom se diriger vers sa loge, alors qu’un mouvement de grue dirige le « regard » de Patrick Godureaux, feu mentor du prodige dont l’image géante orne les affiches du concert. D’outre-tombe, il continue de dominer son élève, qui aussi prodigieux soit-il, ne fait au fond qu’interpréter les partitions de son maître. Plus loin, une courte séquence de trois plans rapides évoque judicieusement le CHIEN ANDALOU de Buñuel, en quelques secondes à peine. Un homme, un morceau de miroir brisé en guise de poignard, saisit une femme et porte son arme à son cou. Coupe vers un violoncelliste qui suit le mouvement de la tranche en glissant son archet sur les cordes de son instrument. Coupe sur une paire de cymbales que l’on frappe. La note s’estompe et la victime de même.

Ici et là les couleurs chaudes coulent sur l’écran, le travail de lumières monochromes, de silhouettes et d’ombres rappelle les meilleurs gialli. Les nombreux angles inusités autour et même à l’intérieur du piano titulaire confèrent à cet instrument de grâce une aura de mort; l’un des premiers plans du film nous le montre, déplacé par une grue, recouvert de nombreuses couvertures de son comme on emploie lors de déménagement mais aussi de tournages de films. Pour peu on croirait extirper un immense cadavre de cette immense demeure; c’est le legs du maître Godureaux, qui a placé dans son piano et sa musique une multitude de secrets.

Il faut dire quelques mots sur cette trame sonore, spécialement composée pour le film par Victor Reyes, prolifique compositeur espagnol qui trouve ici un projet rêvé pour tout compositeur; celui de créer une bande-son que l’on doit remarquer. Cette composition est au centre de l’intrigue, et plutôt que d’accompagner les images doit en devenir son centre. Ces passages acharnés sur le piano traduisent bien la tension et le défi de ne pas rater une seule note, et bien que, comme le fait remarquer un personnage, « le public ne se rend jamais compte si l’on joue une mauvaise note », je ne puis sans doute juger avec autorité de la qualité de la composition musicale, en tant qu’élément cinématographique elle remplit parfaitement son mandat. Un suspense qui ne remplit pas toutes ses promesses et nous quitte sur un faux pas, mais qui constitue un exercice de style stimulant et impressionnant. Un très bon série B.

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Grand Piano – 2013 – 90 min – Espagne – Eugenio Mira

Une réflexion sur “Conclure sur une fausse note

  1. […] remarqué (GUY AND MADELINE ON A PARK BENCH, 2009) et quelques scénarios (il a notamment signé le GRAND PIANO que l’on a bien aimé), accapare toute l’attention avec son généreux et énergique WHIPLASH. […]

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