Deux dimensions

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25 août 2014 par Paul Landriau

the congress

Quelle étrange proposition que ce film inclassable du réalisateur Ari Folman, qui déjà déjouait les codes et conventions du cinéma animé avec le sublime VALSE AVEC BASHIR en 2008. Auteur cinéaste, il emprunte et use ici et là d’outils et paradigmes qu’il tord et assouplit. L’un des points de départ ici, dans THE CONGRESS, est une histoire de Stanislaw Lem, nom familier des cinéphiles car auteur de SOLARIS, étape de la science-fiction. À ce congrès futuriste il vient accoler un long prologue agissant comme métaréflexion sur le métier d’acteur et la volonté capitaliste des grands studios, en donnant à Robin Wright son propre rôle. Le passage de l’un à l’autre ne se fera pas sans obstacles et détours, et le tournage en prises de vues réelles sera envahi par l’animation, à mi-chemin du film, alors qu’une Robin Wright âgée roule en décapotable vers la liberté et la folie de ce monde dessiné.

Purement fictif et pourtant les pieds plantés dans le monde réel, ce récit se veut cette fois-ci plus anticipatif que ne l’était VALSE AVEC BASHIR, qui lui ressassait des souvenirs de guerre hantant son cinéaste/protagoniste. Ici, l’animation représente le tout digital, ces avatars numériques que craignent certains acteurs de l’industrie. Après la mort de la matière servant jadis à concevoir et entreposer les films, le celluloïd, la chair et l’os devraient suivre plus tôt que tard. On sent d’ailleurs un certain malaise avec la poussée des personnages entièrement digitaux. Si le Arnold Schwarzenegger de TERMINATOR 3 était plutôt ridicule, plus proche de « l’inquiétante vallée » (uncanny valley, cet effet de malaise que procure des personnages virtuels un peu trop ressemblants à l’être humain), certaines créations réussissent à émouvoir le public, que ce soit le Gollum du SEIGNEUR DES ANNEAUX ou le Caesar de la PLANÈTE DES SINGES. C’est donc la mort de l’acteur qu’annonce Folman. Robin Wright devra choisir entre se faire scanner intégralement (le corps, les expressions faciales, les émotions, les souvenirs) ou simplement se faire oublier du public. N’est-ce pas là d’ailleurs l’idéal de chaque artiste, celui d’atteindre l’immortalité dans le souvenir public? Devenir une icône? Dans cette fantaisie, Wright peut littéralement devenir une icône de données numériques qui seront alors travaillées et multipliées à l’infini afin de produire multitude de films tous plus insignifiants les uns que les autres. Il suffit de voir les fausses bandes-annonces pour cette série de films d’action/science-fiction à l’intérieur du récit pour constater l’étendue du mépris de Folman envers le système hollywoodien.

Le cinéaste fait pourtant appel à des jalons de la cité des rêves afin de mieux en critiquer le système. Si Robin Wright a participé à l’une des productions les plus récompensées et acclamées d’Hollywood (FORREST GUMP), sa carrière inégale et inconstante sert ici de moteur dramatique au récit. On extrapole sur sa vie privée, et on lui greffe un agent attentif mais fatigué d’attendre sa signature à des contrats lucratifs. L’expérience du métier et l’incompréhension des nouvelles technologies prennent forme ici en la personne d’Harvey Keitel, qui confère juste ce qu’il faut de gravité à son personnage. Il joue plutôt le rôle du grand frère que celui du simple agent.

Robin Wright vit au bord d’un aéroport, avec ses deux enfants. Le plus jeune, qui présente des syndromes inquiétants de surdité, est fasciné par les cerfs-volants et les avions décollant et atterrissant presque à portée de bras. Le film accumule ces dispositifs de transport, comme autant de voyages possibles et manqués. Celui qu’empruntera Wright n’est peut-être pas le plus sûr, mais qui n’a jamais le goût de partir à l’aventure et d’explorer des vierges contrées?

Si la première partie du film, comme une satire du vedettariat est exquise, le passage à l’animation, passé la découverte, finit par lasser. La meilleure scène du film est probablement celle où Robin Wright enfile un costume moulant et pénètre dans une immense pièce parsemée de centaines de spots. Un ingénieur lui parle en voix hors champ, il lui indique les différentes émotions qu’il doit obtenir. Mais comme l’acteur n’est pas plus un chien qu’un avatar, c’est à l’humain qu’on doit parler, d’où l’intervention de son agent et au fond, son seul ami. Il lui dévoilera ainsi les motifs qui l’ont poussé à devenir agent d’artistes, ce qui déclenchera naturellement une myriade d’émotions chez sa confidente. Les flashs des lumières viennent découper la scène. Robin Wright, interprétant son propre rôle, joue-t-elle ou réagit-elle? N’est-ce pas au fond la même chose? La fameuse méthode privilégiée par de nombreux acteurs n’enseigne-t-elle pas qu’il faut s’oublier et devenir, être le personnage? Dans cet instant, Wright devient à la fois le personnage tout comme son personnage devient codé, génétiquement déconstruit. Elle deviendra alors une énigme de programmation sur laquelle se pencheront des artistes du numérique pour les décennies à venir.

Ce qui frappe peut-être au fond dans cette scène et ce qui déçoit par la suite, c’est que l’imagination révèle un monde des possibles que ne peut contenter le plus ardent créateur. Cette lente progression, cette attente de la partie animée amène son lot d’images pensées (de pensées imagées?), et comme tout est possible au monde infini du numérique, les voies choisies sont parfois contraires à celles que l’on aurait aimé suivre. Le style du dessin lui-même m’apparait comme quelque peu figé et peu impressionnant. Traitant de fantaisie, de réalité et de cinéma un peu de la même façon, Satoshi Kon proposait un monde sublime dans PAPRIKA ou MILLENIUM ACTRESS. Ici, les promesses ne sont pas toutes tenues, mais le voyage initiatique d’une actrice dans le monde insalubre du numérique propose son lot de réflexions et d’idées bien vues. Chose sûre, avec un tel projet, Ari Folman illustre encore parfaitement le rôle crucial de l’artiste dans la société.

7

The Congress – 2013 – 122 min – Israël, Allemagne, Pologne, Luxembourg, Belgique, France – Ari Folman

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