Céleste

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19 août 2014 par Paul Landriau

tu dors nicole

Pour reprendre en quelque sorte la formule narrative de TU DORS NICOLE, une critique particulière, constituée de pensées et de réflexions suscitées par ce merveilleux troisième long-métrage de Stéphane Lafleur.

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Nicole, qui est de toutes les scènes, qui fait tout et rien, qui passe le temps sans se presser, qui profite de l’été pour ne rien faire. Nicole travaillant chez Renaissance, une friperie communautaire, triant nonchalamment les vêtements reçus, discutant de ci et de ça avec son collègue. Nicole, début vingtaine, cheveux courts, un peu garçonne, portant parfois des chemises d’hommes, trouvés peut-être à sa friperie, espiègle, marchant à côté de son vélo plus souvent qu’elle ne l’enfourche, quand ce dernier se laisse débarrer. Nicole a de la difficulté avec les cadenas comme avec les projets à long terme. Nicole, jouée par Julianne Côté, dans une si juste et si authentique performance, qui n’appuie pas le dialogue mais le retient. Les blagues écrites sont ainsi plus drôles car plus vraies; elles sortent timidement de la bouche des interprètes. Nicole qui ne cherche pas du tout à séduire et qui doit rejeter les avances incessantes du jeune Martin, 10 ans plus jeune qu’elle, qui a prématurément mué. Et pourtant cette Nicole nous séduit et nous fascine. Les gros plans se multiplient et en font un personnage plus grand que nature et auquel on s’identifie pourtant. Nicole comme cette part d’indécision et de doute lors d’un été étouffant, quelque part entre la fin du secondaire et le début de la vie adulte.

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Une trame narrative dite épisodique mais superbement imbriquée, un récit anecdotique mais pas anodin. Si l’on se tient dans les anneaux de Saturne, tout ce que l’on peut voir ce sont des météorites que rien ne relie, mais en s’éloignant, l’illusion nous fait observer un disque sans failles. Telle est la magie de l’écriture de Stéphane Lafleur, qui semble voguer au hasard de scène en scène mais propose bien au final une sublime observation du rite de passage que vit chaque jeune adulte (ou vieil adolescent?). Chaque petit rien du quotidien, chaque anecdote sont ici magnifiés comme autant de souvenirs que l’on chérit tous de ces années perdues où le temps semblait une denrée impérissable. C’est cette ballade en vélo avec sa meilleure amie, où au bout d’un moment, l’une demande le chemin, et l’autre répond qu’elle suivait son amie; au final, les deux avancent sans objectif, reposant sur la force de l’amitié pour s’en sortir. C’est ce frère avec son groupe rock qui profite du voyage des parents pour accaparer la maison et en faire un territoire auditivement hostile. Croquer une rôtie au son d’une guitare électrique n’est pas des plus harmonieux.

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Il y a certains endroits, certains moments ou, par réflexe, je craignais le dénouement d’une scène. Tombera-t-on dans l’horreur? Est-ce que la douce poésie s’estompera au nom du drame? C’était sans compter sur la tendresse de Stéphane Lafleur, qui amoureusement capture ses personnages et ne voudrait pour rien au monde leur faire du mal. Lorsque Nicole se promène en pleine nuit, dans cette banlieue si familière parce qu’anonyme, et qu’elle croise plus d’une fois une voiture roulant lentement semblant tourner autour d’elle, mon cœur s’affole; c’est que je me suis attaché à ce personnage. Sans cérémonie, Nicole s’avance vers la fenêtre de la voiture qui est ouverte. Des bruits étranges se font entendre. Ambiance de la trame sonore ou musique diégétique? « T’es-tu perdu? » demande-t-elle au chauffeur? « Non. » répond-il. Son assurance déstabilise. Puis un plan sur la banquette arrière nous fait découvrir la source de cette virée nocturne, un bébé criant ne trouvant pas le sommeil. Le chauffeur n’est qu’un père exténué qui fait jouer un disque de cris de baleine, car il a lu quelque part que cela pouvait aider à endormir. Son bébé est bien en forme, tandis qu’il dépend de son grand café pour garder le rythme. Voici au fond les péripéties des gens sans histoire. Les gens que l’on relègue d’ordinaire à l’arrière-plan mais qui fascinent ici le cinéaste.

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Stéphane Lafleur, cinéaste/auteur, mais également musicien, leader du groupe Avec pas d’casque. Négation dans le titre qui rappelle celui de CONTINENTAL, UN FILM SANS FUSIL. Pourquoi le besoin de se définir par ce qu’on n’est pas? Question en suspens. Cependant, il y a tant de choses qui définissent bel et bien son cinéma, et l’une d’elles et non la moindre et l’importance et l’influence de la musique, du rythme. TU DORS NICOLE a un je ne sais quoi d’une lente ballade banlieusarde, comme une prose lyrique à mi-chemin entre le cinéma de Jim Jarmusch et celui de Spike Jonze. Plus près de nous, le film partage bien des affinités avec un certain VIC + FLO, que j’avais également adoré. Il y a bien sûr ces personnages féminins bien écrits et authentiques, mais aussi une utilisation de la musique originale et astucieuse. Il y a au sein de TU DORS NICOLE la musique du groupe rock du frère (Marc-André Grondin) de Nicole bien sûr, mais également toutes ces ambiances musicales qui ajoutent tant au film, de l’électro en passant par la pop, le minimaliste ou même certaines sonorités futuristes (n’étant pas du tout mélomane, prière d’être indulgent avec cette classification!). Ce travail musical remarquable, qu’on espère un jour sera mis en vente, est le fruit de Rémy Nadeau-Aubin et du groupe Organ Mood. Tout simplement l’une des expériences auditives les plus marquantes de l’année aux côtés des UNDER THE SKIN et autre ONLY LOVERS LEFT ALIVE.

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Si l’ouïe est en extase, la vue y trouve également son compte. Une photographie en noir et blanc signée Sara Mishara par moments géniale et tout simplement maîtrisée. Une utilisation de la lumière comme on en voit peu au Québec. Un vrai travail de directeur photo, qui n’hésite pas à proposer des zones d’ombres mais également à manier les reflets et projecteurs. Il y a par exemple ce magnifique plan large de la piscine extérieure, où Nicole se laisse porter par l’eau et par les paroles de son frère. Nous sommes la nuit et l’éclairage de la piscine, modulé par les reflets de l’eau, causés par le mouvement des corps, projette sur le feuillage des arbres une sorte d’aurore boréale. Effet d’optique et trouvaille artistique nous ramenant encore à l’image des cieux, des étoiles. Ou encore ce long zoom vers les lumières d’un stade. Plus on s’approche, plus on distingue les petites mouches virevoltant autour de cette source lumineuse, et comme elles, nous sommes absorbés pas cette source, nous nous y laissons tomber, la trame sonore nous hypnotisant comme le ferait un charmeur de serpents, jusqu’à ce que, rompant le charme, le contrechamp nous présente Nicole, elle aussi absorbée par ces lumières, un gant de baseball à la main mais autre chose en tête. Médusée, elle emprunte notre posture tout au long du film, celui d’un spectateur ébahi par l’adresse et l’assurance de tous ces créateurs de cinéma.

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Dans les deux dernières années, Marc-André Grondin aura joué dans deux de mes films préférés, soit le précédemment mentionné VIC + FLO et ce TU DORS NICOLE. Il est bien différent dans les deux rôles, et tout aussi solide. Il se présente maintenant avec ce crâne rasé, qui change bien du jeune garçon à la chevelure folle découvert dans C.R.A.Z.Y. Il a joué dans de multiples films français, et apparaît furtivement dans le CHE de Steven Soderbergh. Une très belle carrière et il est encore si jeune! Contrairement également à certains acteurs qui se brûlent à force de multiplier les rôles, Grondin semble particulièrement prudent, et choisie les rôles avec parcimonie. Et pour ça, on l’applaudit.

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Revenons à Julianne Côté. Avec ce rôle, sa carrière semble promise à un avenir radieux. C’est une chose de disposer d’un beau rôle sur papier, encore faut-il lui donner vie, ce qu’elle fait de manière convaincante et naturelle. C’est ce genre de rôle qui fait d’une actrice la nouvelle égérie d’un milieu, et c’est tout le mal qu’on lui souhaite.

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Plus d’une semaine déjà après avoir vu le film, il m’accompagne au quotidien, il me colle à la peau comme les vêtements des personnages par cet été étouffant. Pas désagréable du tout, au contraire, je m’y perds en pensées et le conseille à tous. Nous tenons ici l’un des meilleurs films de l’année, accessible mais riche, simple mais subtil, lyrique mais authentique. Une œuvre qui se place au firmament des films québécois et qui mérite toutes les étoiles qu’il récoltera. Merci pour le voyage, M. Lafleur.

8

Tu dors Nicole – 2014 – 93 min – Canada (Québec) – Stéphane Lafleur

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