Jeux d’esthétisme

13 août 2014 par Olivier Bouchard

snowpiercer

Suite à une catastrophe écologique, la terre n’est plus qu’un bloc de glace où les seuls humains survivants sont enfermés dans un train traversant indéfiniment les mêmes rails. Dans le wagon avant, juste après le moteur, les riches profitent de leur oisiveté alors qu’au wagon arrière sont cloîtrés les pauvres, forcés à vivre à plusieurs dans un espace réduit aux conditions lamentables. SNOWPIERCER relate la révolution qui s’amorce à l’arrière.

Adaptant, pour son premier film en anglais, la bande-dessinée LE TRANSPERCENEIGE de Jacques Lob et Jean-Marc Rochette, Bong Joon-ho vulgarise sa capacité à s’approprier les genres et à les mélanger tout en théorisant sa démarche à l’écran. La structure de son récit adopte celle du train éponyme : les wagons que la révolution atteint représentent des étapes dans la narration, marquées de leur propre allure esthétique.

La construction segmentée en « niveaux » est similaire à celle d’un jeu vidéo. Cette observation, qui ferait office de critique péjorative et réductrice si elle était adressée à pratiquement n’importe quel autre film, représente ici l’une des forces de SNOWPIERCER. À chaque wagon, à chaque « niveau », Bong Joon-ho change le ton, change de style. S’amorçant dans des environnements sombres et crades, chez les pauvres, le film prend progressivement en luxure. Le protagoniste, qui sort de son propre milieu pour s’attaquer à un qui lui est étranger, se marginalise au fil de l’avancée, devenant un élément externe parfois comique, souvent étrange à son milieu. La caméra, elle, s’adapte aux nouveaux environnements, de sorte que ses mouvements ne sont jamais les mêmes, le réalisateur marquant alors ses changements de genres.

Par sa structure, Bong Joon-ho pousse son film à se réinventer périodiquement, chacune des césures s’affichant clairement. Son accomplissement, alors que le film multiplie les tons, est de réussir à garder une certaine forme d’unité. En grande partie, le récit de la révolution assure la continuité, mais c’est subtilement que les idées se soudent complètement. À l’aide, dès le début, d’apparitions dans les wagons pauvres de personnages riches – qui sont alors marginalisés de la même manière que le protagoniste le sera plus tard – le réalisateur annonce l’absurdité comique des esthétiques à venir. En fin de film, il opère l’effet inverse dans les milieux riches, créant un rappel au point de départ. De plus, malgré la variété des esthétiques, celles-ci se trouvent toujours à être confinées à un milieu d’une largeur réduite : le train. En plus d’être un défi constant de mise en scène, cette limite que Bong Joon-ho s’impose permet de garder une logique interne dans laquelle il peut jouer comme lui semble sans avoir à se méfier de dépasser le cadre.

Si SNOWPIERCER crée un univers esthétiquement irréprochable, la métaphore sociale qui l’habite est tout de même légèrement grossière. Le conflit, avec ses deux côtés opposés, n’offre que très peu de nuances. Individuellement, les dialogues ne sont pas mal écrits, mais ils servent rarement à approfondir les thèmes, ayant comme fonction avant tout de faire progresser le récit. SNOWPIERCER, loin des blockbusters habituels, n’est toutefois pas stupide ni même naïf. Lors de sa finale, il évite de répondre sommairement à son conflit avec une solution tranchée. Le film trouve plutôt un dénouement ailleurs, complètement à part, dont l’ambiguïté peut être vue autant comme étant nihiliste qu’humaniste. Après un spectacle bluffant, limité par un budget réduit tout comme des contraintes auto-imposées, Bong Joon-ho laisse à penser. Pour un premier film en anglais, il reste intègre à lui-même et livre un film qui, en soit, représente une petite réussite.

8

Snowpiercer – 2013 – 126 min – Corée du Sud, République Tchèque, États-Unis, France – Bong Joon-ho

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