Bluff et frime

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12 août 2014 par Paul Landriau

from vegas to macau

Une petite pépite comme on en trouve plein à Fantasia chaque année, FROM VEGAS TO MACAU aura été au final ma seule visite au festival en tant que spectateur en 2014. Rendez-vous réussi cependant car le film est une boule d’énergie contagieuse et pleine d’inventivité.

Si on a tendance à aisément blâmer Hollywood pour sa dépendance aux franchises, suites et autres reboots (avec raison), l’industrie hongkongaise est aussi portée sinon plus sur le recyclage et le détournement de ses grands succès. À coup sûr, chaque grand succès financier sera suivi par quelques suites, préquelles, remakes avec de nouveaux acteurs pour finalement aboutir au pastiche et la parodie, qui n’ont bien souvent que le titre et une vague prémisse en commun. Un goût assumé pour l’autoparodie que partage ici le prolifique — et c’est peu dire — Wong Jing qui peut fièrement indiquer plus d’une centaine de films sur son c.v., en plus des dizaines qu’il a produits, écrits, ou de ceux dans lesquels il a joué. Un rythme de travail impensable en Amérique du Nord (du moins à notre époque), qui ne déteint pas (trop) sur la qualité du produit final. Son petit dernier donc, FROM VEGAS TO MACAU, reprend le personnage de Ken, le dieu des joueurs, interprété par Chow Yun-fat, immortalisé dans le film GOD OF GAMBLERS (DOU SAN) de 1989. Le succès du film original avait donné lieu à deux rapides fausses suites, GOD OF GAMBLERS II et GOD OF GAMBLERS III : BACK TO SHANGHAI, tous deux sur les écrans en 1991, deux ans plus tard, substituant le personnage de Chow Yun-fat par l’interprétation forcément absurde et parodique de Stephen Chow (SHAOLIN SOCCER, KUNG FU HUSTLE). Roi de l’humour absurde et de l’exagération cartoonesque, Chow avait déjà donné à la franchise un ton surréaliste. Cependant, la franchise revenant aux sources avec une suite officielle mettant encore en vedette Chow Yun-fat dans GOD OF GAMBLERS’ RETURN en 1994, qui offrait une actualisation de l’histoire originale plus qu’une suite, puis une préquelle en bonne et due forme en 1996 avec GOD OF GAMBLERS 3 : THE EARLY STAGE, avec cette fois-ci Leon Lei en jeune dieu des joueurs. À noter que tous ces films sont signés par Wong Jing. Nous voilà donc enfin 18 ans plus tard et Chow Yun-fat reprend son rôle pour le quatrième épisode « officiel » de la série, FROM VEGAS TO MACAU. Vous suivez?

Tout ce préambule au fond pour indiquer que le film, au rythme déchaîné et parfois dur à suivre, contient probablement de nombreuses références filmiques mais aussi culturelles qui m’ont sans doute échappé. L’histoire commence assez simplement mais effectue de nombreux virages surprenants dont la seule fonction semble être de rivaliser de ridicule et d’improbabilité avec le précédent. Le patriarche Benz (qui pourtant n’a jamais conduit de Mercedes Benz), son fils Cool, et son neveu Ngau-Ngau à la coiffure colorée et risible infiltrent les gangs de rue afin de leur voler de l’argent et le redistribuer à ceux dans le besoin. La première séquence sert d’ailleurs à rapidement établir les personnages et leurs différentes personnalités. Éventuellement, Benz visite Ken, le dieu des joueurs et, comme par le passé, ils s’élancent tout naturellement dans un numéro chanté! Ce qui provoque le rire ici n’est pas nécessairement la situation en tant que telle mais la réaction des autres personnages, totalement décalée, qui se demandent bien ce que ces vieux amis chantent. Ces frottements, ces étincelles entre folie et attitude terre-à-terre seront la source de nombreux moments farfelus dans le film. La suite du synopsis? On y trouve duels de cartes à mi-chemin entre des prestations de Kung Fu et des joutes de poker, d’où le sobriquet affectueux de film de poker fu que je lui ai accolé; un agent secret ayant une caméra à la place d’un de ses yeux la cache dans un ours en peluche; une organisation internationale de blanchiment d’argent fausse les résultats de matchs de soccer européen grâce à des pommades illégales et toutes sortes d’évènements dans cette veine. Il ne faut pas trop réfléchir à la globalité du récit mais plutôt se laisser porter par le rythme frénétique des scènes dans lesquelles on tente de placer le maximum de fous rires.

Encore plus que la trame narrative, les dispositifs humoristiques sont éclatés et imprévisibles. Une très bonne nouvelle qu’une comédie peut encore à ce point nous surprendre! Source de beaucoup de cette folie ambiante, Chow Yun-fat incarne avec une joie palpable son rôle de dieu des joueurs, et au fond, roi de la frime. Il contourne les règles de l’illusion narrative comme il manipule les paquets de cartes. Ainsi, lors d’un duel avec Cool, l’objectif est de piocher la plus grosse carte. Cool, le premier, tire l’as de pique, « la plus grosse carte du jeu! » s’exclame-t-il. Ken, dieu, lui ordonne alors d’être patient et d’attendre qu’il ait lui-même pioché. Il sort alors du hors champ un as de pique sur une carte de la taille d’une affiche, ce qui laisse bien sûr le personnage pantois et le public ravi. Un rire complice et un regard caméra accompagnent même sa plus récente trouvaille. Plus loin, lors d’un duel digne d’un spaghetti western dans lequel un des pistoleros n’aurait pour arme que des cartes en or, Ken se trouve pris au piège. Son adversaire lui annonce qu’il a compté minutieusement ses « munitions » et il se réjouit qu’il ait gaspillé ses 52 cartes. Il n’en fallait pas moins pour que Ken, tel la méga star jamais pris de cours qu’il incarne, se retourne, lance deux ultimes cartes et annonce fièrement (plus pour le public que pour sa cible) qu’il lui restait bien sûr deux jokers!

Je pourrais sans doute multiplier les exemples, mais c’est un peu le genre de film qu’il faut voir pour croire. Si certains gags sont plutôt prévisibles et même parfois lourds (comme cette insistance à se moquer des gens de forte taille), l’ensemble possède assez d’idées neuves, à tout le moins pour quelqu’un qui comme moi est très peu familier avec l’œuvre de Wong Jing, pour laisser une impression de plénitude et un sourire étonné au visage. Le générique brise alors la magie de la projection, et on en vient presque à douter de notre mémoire; est-ce que j’ai vraiment assisté à tout cela? Une comédie absurde au rythme parfois étouffant mais au ton toujours enthousiaste. J’oserais même dire que c’est un film… bluffant.

6

From Vegas to Macau / Ao Men feng yun – 2014 – 93 min – Hong Kong, Chine – Wong Jing

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