Sorti de l’enfer

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7 août 2014 par Benjamin Pelletier

the texas chain saw massacre

Une atmosphère festive, électrique même, régnait dans la grande salle de projection de Concordia alors que les gens venaient prendre place pour assister au visionnement de la nouvelle version restaurée de THE TEXAS CHAIN SAW MASSACRE. Des fans inconditionnels vêtus de t-shirts du film aux néophytes excités de voir cette œuvre culte pour la première fois, de la mascotte de Leatherface se promenant entre les sièges avec sa tronçonneuse jusqu’à la présence du réalisateur Tobe Hooper lui-même, cet événement spécial, présenté dans le cadre du quarantième anniversaire du film, avait tout d’une soirée rêvée pour n’importe quel amateur d’horreur qui se respecte. Dans une sorte de frénésie d’anticipation, plusieurs spectateurs se mirent à rire et à crier dès leur entrée dans la salle; cette vague d’enthousiasme ne fit que s’accroître lorsque Hooper, récompensé d’un prix honorifique de la part de Fantasia pour l’ensemble de sa carrière, fit son entrée pour livrer quelques mots. On se serait littéralement cru à un concert rock plutôt qu’à une projection cinématographique.

Malgré ma propre exaltation face à l’envergure de l’événement, je ne voulais pas non plus que cette fureur enivrante dégénère en manque de respect face à l’œuvre présentée. La salle était si bruyante que j’avais de la difficulté à concevoir comment le silence allait pouvoir éventuellement s’installer. Après tout, THE TEXAS CHAIN SAW MASSACRE demeure, malgré son aura de slasher morbide qui faisait saliver la foule, un des films américains les plus importants de son époque autant dans le contexte de son genre que de celui du cinéma indépendant. Mais bon, j’étais à Fantasia et non à une projection de STAB remplie d’adolescents juvéniles comme dans SCREAM 2; mon inquiétude était davantage basée sur le fait que j’avais tellement envie que tout le monde dans la salle ressente ce que j’ai moi-même ressenti lorsque je visionnais le chef-d’œuvre de Tobe Hooper pour la première fois, seul, dans le noir.

Et puis comme de fait, le boucan laissa place au silence aussitôt que les premiers sons de la musique stridente précédant le générique se firent entendre, un silence d’angoisse et d’anxiété qui, à part lors de certains moments cultes du film, perdura jusqu’à la toute fin. Je me sentais soudainement bête d’avoir pensé comment la projection aurait pu se dérouler autrement, car visionner THE TEXAS CHAIN SAW MASSACRE, c’est passer un peu plus de 80 minutes dans un enfer cinématographique incomparable, une des articulations visuelles et auditives de la terreur les plus accomplies de l’histoire du médium. C’est aussi un document historique foncièrement accusateur et symptomatique d’une époque sombre des États-Unis, une œuvre qui, par des moyens extrêmes, jette un regard tordu sur les maux d’une société américaine en complète déchéance morale.

Les mythes et légendes qui englobent le film et son tournage, bien connus de plusieurs, sont ce qui a construit la réputation de THE TEXAS CHAIN SAW MASSACRE tel qu’on s’en rappelle aujourd’hui. Inspiré par – et non basé sur – une histoire véridique, soit le cas du tueur en série américain Ed Gein, le film de Hooper réussit encore aujourd’hui à convaincre la majorité des publics qu’un massacre à la tronçonneuse a bel et bien eu lieu au Texas il y a de ça plusieurs décennies. Tout comme le DELIVERANCE de John Boorman réalisé deux ans plus tôt, THE TEXAS CHAIN SAW MASSACRE tire profit d’une prémisse où le mystère des contrées profondes du Sud américain et de ses habitants atypiques joue un rôle clé dans le caractère tant viscéral que social du récit. De jeunes bourgeois, un groupe de villageois reclus arriérés, un carnage qui s’en suit : voilà une recette qui, depuis quarante ans, est employée à tour de bras dans le genre. Cependant, si ces films ont, pour la plupart, mené cette voie narrative à des fins d’exploitation pure, Hooper est le premier cinéaste à l’exposer en tant que réel cauchemar américain. Sous son vernis lugubre et excessif, THE TEXAS CHAIN SAW MASSACRE reste avant tout le rendu d’une collision entre deux mondes, deux opposées complètes de l’« American Way of Life »; d’un côté celle d’une classe bourgeoise propulsée au sommet par la croissance du capitalisme, de l’autre celle d’un groupe prolétaire négligé et, ultimement, laissé aux oubliettes en raison de l’industrialisation du milieu agricole. Sans être une histoire « vraie » (le cas d’Ed Gein a aussi inspiré des personnages de PSYCHO et THE SILENCE OF THE LAMBS), le film réussit tout de même à illustrer, dans toute sa folie grandiose, cet énorme fossé social. Une des raisons pourquoi tant de spectateurs ont cru (et continuent de croire) que THE TEXAS CHAIN SAW MASSACRE relate des faits vécus réside justement dans le fait que le film est à l’image de l’air de son temps. Hooper lui-même a mentionné à plusieurs reprises que le film se veut une représentation éclatée du climat d’anxiété et d’appréhension qui planait sur la nation en cette époque où la guerre du Vietnam et le scandale du Watergate monopolisaient les esprits; lors de cette période spécifique, les gens croyaient vraiment qu’une telle horreur était possible en sol américain.

Bien évidemment, cette fausse idée de la part du public, qui aujourd’hui contribue grandement à la grande notoriété du film, ne dérive pas seulement du climat social et politique de l’époque. Tout comme NIGHT OF THE LIVING DEAD de George A. Romero et THE LAST HOUSE ON THE LEFT de Wes Craven, THE TEXAS CHAIN SAW MASSACRE fait partie d’une série de films indépendants des années 60 et 70 qui ont littéralement provoqué une complète renaissance du film d’horreur, et ce autant dans les tabous abordés par leurs histoires que par des esthétiques beaucoup plus crues et réalistes qu’aucun public n’aurait pu anticiper ne serait-ce que dix ans plus tôt. Souvent apprécié pour son style visuel « documentaire » (quel compliment pour un film où une bande de jeunes se fait traquer par une famille cannibale disjonctée!), l’œuvre, tournée en 16mm sur un budget misérable dans des conditions abjectes, transpire la chaleur insoutenable du Texas profond et la décrépitude de ses lieux. Même la restauration haute définition 4K présentée à Fantasia conservait toujours cette image particulière de pellicule en décomposition. La direction artistique, complètement dérangée, contribue énormément à l’allure ultra naturaliste du film : quel cinéaste est assez fou pour parsemer ses lieux de véritables ossements humains et d’empêcher son acteur Gunnar Hansen (Leatherface) de retirer son costume et de se laver durant toute la durée du tournage? Avec toute la malice ingénieuse d’un Hitchcock sans argent, Hooper a même avoué avoir exilé Hansen du reste de la distribution sur le plateau pour pouvoir provoquer d’authentiques réactions de peur et de dégoût des autres acteurs lors des prises. La chaleur intense du soleil texan était d’autant plus insoutenable lorsqu’accentuée par les énormes lumières nécessitées par la caméra Bolex. Edwin Neal, qui incarne l’auto-stoppeur, a affirmé avoir voulu tué Hooper et que l’expérience du tournage avait été encore plus éprouvante et torturante que tout ce qu’il a vécu lors de ses tours au Vietnam. Durant les décennies suivant la sortie du film, tous les acteurs ont relaté, lors de maintes entrevues, leur expérience sous forme d’anecdotes toutes plus difficiles à croire les unes que les autres. Disent-ils la vérité ou ne font-ils qu’en beurrer épais pour contribuer à la renommée mythique du film? Au bout du compte, ce n’est pas bien important. Ce qui transparaît de tout ça, en revanche, c’est une atmosphère infernale qui suinte de chaque image glauque, c’est cet air de peur et de désespoir qui s’affiche sur chaque visage des acteurs lors de leurs moments de détresse, c’est cette impression soutenue d’accablement chez le spectateur qui a littéralement l’impression de vivre un mauvais rêve. THE TEXAS CHAIN SAW MASSACRE, c’est une œuvre viscérale empreinte de véritable misère humaine.

En plus du grand réalisme qu’il injecte dans sa mise en scène, Hooper arrive aussi à terroriser son spectateur par de grands moments maîtrisés de photographie et de montage. Il est étonnant de voir que, malgré son maigre budget et sa réputation de slasher cheap, le film est tout de même rempli de prouesses de style particulièrement convaincantes. La scène du souper notamment, dans laquelle la pauvre Sally est à la merci de la famille psychopathe, demeure encore aujourd’hui un brillant exemple de montage extrêmement ingénieux qui réussit à pousser le spectateur au bord de la crise de nerfs sans concrètement montrer une grande quantité de violence physique. De la première victime à être plantée sur les crochets à viande jusqu’au meurtre par tronçonneuse du frère handicapé aux mains de Leatherface, rien n’est dévoilé visuellement de manière directe, tout est suggéré. Si un spectateur moderne avait à éprouver de la déception face au film, ce serait bel et bien par son manque de gore si on le compare à la majorité de ce qui se fait aujourd’hui; plusieurs films grand public de l’époque (pensons à THE FRENCH CONNECTION ou THE GODFATHER) étaient peut-être même encore plus explicites en matière de leur contenu violent que ce film. Il s’agit là d’une véritable leçon de cinéma; combien de films ont provoqué autant de dégoût, d’angoisse et de répugnance en restant aussi modestes dans ce qu’ils montraient réellement à l’écran? Hooper, ou plutôt le « Midnight Movie Hitchcock » comme je l’ai moi-même rebaptisé, s’est emparé du concept esthétique de la scène de douche de PSYCHO et a réussi à l’appliquer à la majorité des scènes violentes de tout son film. De nombreux réalisateurs contemporains auraient intérêt à se souvenir de cette leçon.

Au-delà de sa place culte dans le cinéma de genre et de tout ce qu’il lui a apporté, au-delà de ses suites nullissimes et de ses remakes inutiles, au-delà de la popularité de son monstre central qui occupe une partie intégrale du lexique du cinéma d’horreur autant que Freddy Krueger et Michael Myers, THE TEXAS CHAIN SAW MASSACRE continue d’être projeté un peu partout chaque année et continue à la fois de fasciner et de troubler autant les cinéphiles avertis que les spectateurs curieux pour une simple et bonne raison : c’est un film extrêmement maîtrisé qui opère dans des zones ténébreuses dans lesquelles peu de cinéastes ont l’audace de s’aventurer. Hooper, comme Romero, Craven et Carpenter à cette époque, a contribué à pousser le film d’horreur loin des situations exotiques, des personnages patriotiques héroïques et des invasions lointaines qui définissaient le genre durant les décennies précédentes. Dans THE TEXAS CHAIN SAW MASSACRE, l’enfer est bien réel, il est sur Terre et il est américain. Il ne provient pas d’une région fictive d’Europe ou d’un autre système solaire. Remaniement débauché de l’idée traditionnelle d’unité familiale au cinéma, le film, dans un geste quasi démocratique, donne beaucoup plus d’importance et de relief aux personnages psychopathes qu’aux adolescents qui, à partir de ce moment, ne deviendront que des archétypes du genre pour les quarante prochaines années. Les monstres de THE TEXAS CHAIN SAW MASSACRE sont si intéressants justement parce qu’ils ne sont pas la cause du mal en Amérique mais bien un résultat de celui-ci.

Une fois la projection terminée à Concordia, Mitch Davis, programmateur de Fantasia, nous annonce presque avec fierté qu’une femme du public a régurgité et a été forcée de sortir de la salle. Peut-être avait-elle tout simplement trop bu au préalable, mais je préfère m’efforcer de croire qu’elle n’a juste pas pu supporter l’assaut visuel et psychologique auquel elle assistait. Malgré de nombreuses écoutes, mes nerfs avaient autant souffert que la première fois et, heureusement, c’est cette même impression que j’ai ressenti des autres spectateurs de la salle une fois que les lumières se sont rallumées. Avec toutes les horreurs que les membres de l’équipe ont vécues sur le plateau et la manière dont Hooper a réussi à capturer cette souffrance réelle sur pellicule, il est tout simplement impossible, une fois le visionnement terminé, de se dire : ce n’est pas grave, après tout, ce n’était que du cinéma.

10

The Texas Chain Saw Massacre – 1974 – 83 min – États-Unis – Tobe Hooper

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