Pause provençale

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1 août 2014 par Paul Landriau

magic in the moonlight

Il y a quelque chose d’intimidant pour un jeune cinéphile dans le fait d’aller voir la dernière offrande d’un géant consacré du cinéma. Avant le début de la séance, je songeais à Woody Allen, ce cinéaste qui depuis un demi-siècle (!) propose, bon an mal an, un nouveau long-métrage. Son œuvre extrêmement rigoureuse a presque façonné à elle seule un sous-genre. D’ailleurs, on appelle ses films par son nom plutôt que par leur titre : « as-tu vu le dernier Woody? » Après quelques discussions avec des amis ces derniers jours, il apparait également évident que chacun préfère des films différents du cinéaste new-yorkais. Pour ma part, je dois reconnaître une certaine préférence pour ses premières comédies absurdes et décomplexées, qui connurent leur apogée avec le mémorable LOVE & DEATH.

Les lumières de la salle se tamisent et mes pensées s’écartent. Le rideau s’ouvre et, pour la 46e fois un film de Woody Allen prend l’affiche. Un air de jazz, fort probablement enregistré à partir du vinyle original de la collection personnelle d’Allen nous berce tranquillement alors que l’éternel générique du film est dévoilé, les acteurs comme toujours classés par ordre alphabétique. Immanquablement, un demi-sourire se découvre sur mon visage masqué par l’obscurité du lieu. Cependant, le confort est parfois le pire ennemi de l’artiste.

On aura beau suivre avec fidélité nos artistes préférés, ce que l’on souhaite ardemment, au fond, c’est qu’ils nous étonnent. Ici, Woody Allen propose un récit à la prémisse franchement bancale tournant autour de deux archétypes Allenesque. Un homme mature, sérieux, un peu névrosé, intellectuel, pessimiste voire misanthrope, méprise une jeune ingénue, certes jolie, naïve, futée, gaie et espiègle. Malgré lui, sa fougue et sa jeunesse feront fondre son vieux cœur rabougri. Les sceptiques seront confondus! Magie et amour confrontent science et raison. Romance des antipodes qui a malheureusement été explorée à de nombreuses occasions par le même cinéaste et souvent avec plus d’inventivité et de conviction.

Quelques mots supplémentaires sur le pitch : à la fin des années 20, en Provence, un grand magicien, Stanley (Colin Firth) venu à la demande de son (seul) ami (Simon McBurney) pour démasquer la présumée médium Sophie (Emma Stone). Décor idyllique afin d’y placer une amourette d’été, parfait pour un film d’août, à l’heure où plusieurs d’entre nous se rendront justement en vacances au bord de l’eau. Mais bien que les costumes ou la superbe voiture d’époque nous indiquent le « quand » du récit, il semble que ce choix aléatoire n’a aucune incidence sur le récit. C’est peut-être ce qui fait le charme du film, cette certaine intemporalité dans son discours, un certain côté inoffensif. Le film est sans doute au cinéma ce qu’est le roman de plage, léger, court, divertit le temps d’une journée de repos.

Colin Firth interprète avec brio le sceptique et irritable gentleman anglais qui trouve toujours la parfaite réplique condescendante. Emma Stone, de son côté, est réellement une beauté cinématographique comme on en trouve peu. On se perd dans ses yeux immenses et on craque également pour son sourire. Sa bonne humeur, souvent testée par les traits d’esprit de Stanley, reste authentique, et elle confère ainsi la légèreté demandée par le rôle. Toutefois, ses multiples mimiques et pauses lors de ses moments de transe et de transmission des messages de l’au-delà finissent par lasser. Le rire passe rapidement le relai à l’indifférence. De plus, si chacun d’eux propose individuellement une bonne performance, ensemble, ils semblent distants. On peine à croire à leur complicité et leurs sentiments réciproques.

Si les deux protagonistes sont excellents, on ne peut en dire autant de certains rôles de soutien. Hamish Linklater, en jeune héritier fortuné, belle gueule et tête vide, épris de Sophie donne plus dans le rôle en carton-pâte que dans le personnage incarné. Sa principale aptitude est de pouvoir jouer du ukulélé au bord de la piscine tel le plus pathétique des troubadours. Il sert le récit mais appauvrit l’ensemble. Eileen Atkins est très bien mais ne possède pas un rôle lui permettant de se démarquer.

Malgré tout, il y a dans ce scénario quelques virages et pirouettes que Woody Allen maîtrise comme nul autre. Certaines répliques sont bien envoyées alors que d’autres font mouche. Il manque sans doute à ce récit un brin de folie, l’étincelle de la bonne idée, cet « eurêka! » qui vous donne envie de revoir le film par la suite et de le faire découvrir à d’autres. La routine est peut-être au fond ce qui distingue l’artiste de l’artisan, et si Woody Allen possède une connaissance de l’écriture qui n’est plus à prouver, on a la mauvaise impression qu’ici il reste en territoires familiers et rabâchés. MAGIC IN THE MOONLIGHT est trop convenu et pas assez éclaté. Peut-être au fond que ce que Woody Allen pourrait faire de mieux, c’est de prendre une réelle pause provençale.

5

Magic in the Moonlight – 2014 – 97 min – États-Unis – Woody Allen

2 réflexions sur “Pause provençale

  1. Simon dit :

    Donc du coup, faut voir lequel sur les 46?

    • Paul Landriau dit :

      Comme mentionné, j’adore LOVE & DEATH mais aussi BANANAS, ZELIG, EVERYTHING YOU ALWAYS WANTED TO KNOW ABOUT SEX *BUT WERE AFRAID TO ASK, ANNIE HALL, plus récemment MATCH POINT et VICKY CHRISTINA BARCELONA…

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