Western taboulé

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4 juillet 2014 par Paul Landriau

my sweet pepper land

Un film qui se déroule à la frontière. Quelque part au nord de l’Irak, en Kurdistan, pas loin de la Turquie se trouve un village isolé de reste du monde et hors du temps. Un récit aux frontières de la comédie et de la tragédie. Un film sur les frontières immenses qui existent toujours entre les hommes et les femmes. Frontières des genres. Proposition originale d’abord projetée à Un Certain Regard en 2013. MY SWEET PEPPER LAND commence comme une farce avant de se déplacer dans le terrain du western revisité à la sauce Moyen-Orient. Un western taboulé en quelque sorte.

Le Kurdistan doit reconstruire sa société dans l’après Saddam Hussein. Un conseil d’hommes importants s’affaire dans une cour improvisée à pendre un homme vil. Première hésitation lorsqu’on oublie la corde. Puis maladresse de l’exécution alors que le pendu glisse hors du nœud pour s’échoir au sol, étourdi. Devant le ridicule de la situation, le conseil délibère. Quelques oiseaux leur envoient un signe du haut des cieux. Notre protagoniste est pris dans une situation merdique. Ancien combattant, il fait maintenant partie du corps policier. Il porte le fusil à la taille, tel un pistolero. Barbe de quelques jours et chapeau iconique complètent son look de cowboy. Sans emploi et surtout sans femme, il sera la cible de sa mère qui lui organise des rencontres surprises avec des prétendantes. Son visage découragé coupe au bureau de son ancien supérieur. Je reprends du boulot! annonce-t-il, ce qui ne manqua pas de provoquer les rires dans la salle. Voulant s’éloigner le plus possible de l’emprise familiale, il sera muté à un village lointain comportant au plus une centaine d’habitants.

Pendant ce temps, une jeune femme souhaite retourner enseigner dans l’école fragile de ce minuscule village où elle a déjà passé trois mois. Ce village, coupé du monde faute à un pont précaire, ne s’accède qu’à pied ou à cheval. Le récit donc se dirige tout naturellement vers le pur western, avec balades morriconéennes à l’appui. Cette femme, Govend, et cet homme, Baran, qui devient le commandant du village, le shérif si on veut, seront le dernier rempart de la civilisation moderne dans cet environnement autocontrôlé. Contrôlé par la puissante famille de Aziz Aga, mafieux sans scrupules « protégeant » la région et connu de tous. On trafique des médicaments périmés, on va boire un verre au bar du village, le Pepper Land, et on tente d’enseigner à un groupe d’enfants plus souvent qu’à leur tour laissé à eux-mêmes.

Dans un village où la nouveauté est forcément suspicieuse, les ragots s’affolent autour de Baran et Govend, deux êtres plus raffinés et libres que les locaux. Une méfiance injustifiée envers l’institutrice, sans arme et trimbalant son magnifique instrument, cache à peine une misogynie latente. Comme dans un Western aux gros traits, les divers affrontements entre le commandant et la famille d’Aziz Aga sont autant de duels de bravoure et de preuves de courage. Le AK-47 remplace le traditionnel pistolet, pour le reste, nous sommes à l’Ouest.

Transposer les schèmes du Western dans les tensions actuelles du monde arabe pourrait donner lieu à du cabotinage mais le cinéaste et scénariste Hiner Saleem est beaucoup plus intelligent. Il nous offre un portrait drôle et incisif qui porte ici à rire et là à réfléchir.

Dans ce monde incroyablement machiste illumine Golshifteh Farahani, actrice maintenant installée à Paris qui a notamment joué dans BODY OF LIES de Ridley Scott et dans POULET AUX PRUNES de Vincent Paronnaud et Marjane Satrapi. Sa performance est saisissante. Forte lorsqu’elle doit tenir tête aux truands du village, vulnérable lorsqu’elle se trouve seule avec son instrument qui lui sert à exorciser ses craintes. Cet instrument, le hang, est tout à fait unique en son genre. D’origine suisse, il fût inventé en 2000 et propose une sonorité tout à fait particulière. Sorte de percussion à plusieurs notes, Farahani le manipule et le frappe avec soin et adresse. Elle signe d’ailleurs elle-même la musique originale du film. Alors que la pression est grande pour qu’elle quitte le village, on peut lire toute la tristesse du monde dans ses yeux. Une beauté comme on en voit rarement.

Face à elle, Korkmaz Arslan s’en sort très bien dans le rôle du justicier zélé. La tâche qui l’attend afin d’établir l’ordre dans cet endroit coupé du monde semble impossible, et on regrette que le récit condamne ce commandant à avoir recours à autant de violence. Pour réformer une société conservatrice et pourrie de l’intérieur, faut-il nécessairement passer par des actes destructeurs? Un beau film où l’on entre curieux et l’on ressort touché, c’est cette belle réussite improbable que nous propose Hiner Saleem.

7

My Sweet Pepper Land – 2013 – 100 min – Irak (Kurdistan), Allemagne, France – Hiner Saleem

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