De charbon et de sang

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25 juin 2014 par Paul Landriau

blind shaft

Le regard est noir et le lieu crasseux. Dans une Chine vivant un certain miracle économique, les raccourcis sont nombreux afin de ne pas freiner la grande machine capitaliste, sacrifiant ainsi de nombreux pions, ici des employés de mines qui en ont une sale. Pour son premier film de fiction après quelques documentaires, Li Yang s’intéresse à une réalité dure qu’on tente de cacher. Si la fiction chinoise des dernières années s’intéresse plus facilement à dépeindre des fresques fantastiques et plus ou moins historiques, c’est qu’il est parfois plus facile de se perdre dans les bras de l’imaginaire plutôt que de regarder en face de soi. BLIND SHAFT (MANG JING), c’est le mode de (sur)vie de deux complices, deux hommes ayant trouvé une faiblesse dans le système et l’exploitant sans remords. C’est l’histoire de Song et Tang se promenant d’un champ de mines à l’autre avec un tiers, ce dernier se faisant passer comme un membre de la famille qui inévitablement sera tué par l’un ou l’autre afin qu’ils se partagent le montant de dédommagement qui en même temps achète leur silence sur les conditions précaires du travail minier.

Comme GERMINAL, le film pose des questions de morales et d’équité, et c’est sans artifice ni éclat que Li Yang nous déroule la trame narrative. On descend aux mines comme aux oubliettes; personne ne semble véritablement prendre soin de se souvenir de qui est où. Un effondrement est si vite arrivé. Mais chaque mesure de sécurité à son prix, et dans un marché en telle expansion, les mines s’ouvrent et se ferment aussi rapidement que les échanges internationaux. Pour les deux protagonistes, il n’y a pas de regret à avoir, puisque l’argent salement gagné est envoyé à leur famille, afin de peut-être envoyer les enfants à l’école. Tout juste garde-t-on de quoi se nourrir et se divertir quelque peu, et s’acheter un peu d’affection dans l’une des nombreuses maisons de plaisir qui parsèment chaque ville. La Chine a radicalement changé dans les dernières années, et tout ce qui compte maintenant, c’est l’argent, comme le remarque fatalement l’un des personnages. Et si la mort était la solution la moins pénible? Dur de trouver son compte dans un pays qui dépasse aisément le milliard d’habitants. Guère plus que des bêtes, nos mineurs/tueurs ne sont peut-être au fond que le résultat d’un système injuste.

Entre chaque combine c’est le temps de se reposer mais aussi de recruter une nouvelle future victime. Cette fois-ci, c’est un jeune homme, d’à peine seize ans, Yuan, qui se fera passer pour le neveu de Song. Cet acteur, Baoqiang Wang, est frêle et intimidé. Par son regard qui se détache et son silence qui se prolonge, il joue à merveille le maillon faible du troupeau. Une performance très forte dans un premier rôle. Plutôt que d’étudier, Yuan préfère errer en quête d’un emploi afin d’envoyer de l’argent à sa sœur et sa mère, son père ayant quitté le foyer. En somme, une proie idéale. C’est sans compter sur un certain sentiment d’empathie qui envahit progressivement Song dont le rôle fictif de l’oncle de Yuan le transforme peu à peu. La conscience le tenaille, il veut repousser la mise à mort de Yuan et plaide sa cause auprès de Tang. « Il n’a jamais fait l’amour » tente d’argumenter Song. Tang acquiesce, et c’est ainsi que les trois iront dans un bordel afin que Yuan perde sa virginité, mais plus que son pucelage c’est son innocence que l’on arrache. Les figures parentales imposées viendront corrompre le jeune homme, figure bien faible du futur de la Chine. C’est par eux qu’il tirera son premier coup, qu’il essaiera l’alcool et la cigarette. Plutôt que l’Histoire, qu’il étudie dans un vieux livre et auquel il s’agrippe comme une bouée de sauvetage, en vue d’un éventuel retour aux études, il apprendra l’art de la négociation. Au cours du film, tout aura un prix, flexible qui plus est. Une cigarette ou un bol de nouilles ou le prix d’une victime des mines; la vie humaine n’est qu’une marchandise de plus. Un patron de mine cynique philosophe : « Il y a une pénurie de tout en Chine, sauf de travailleurs ». Du bétail comme on ne sait plus quoi en faire, alors les accidents des mines ne sont pas vraiment une priorité pour l’autorité en place.

La caméra à l’épaule, le montage évoquant le documentaire, la direction artistique épurée rendent à merveille cette ambiance sans espoir et sans couleurs d’une Chine qui d’ordinaire ne montre pas un tel visage, du moins à l’étranger. Nulle surprise donc que le film fût banni en terre natale. Dans une petite pièce contenant tout juste quelques lits sommaires, notre trio s’installe afin de commencer le travail dans une nouvelle mine. Aux murs, quelques affiches dont une de l’icône américaine Britney Spears, qui sans doute aura égayé les rêves des précédents locataires de cette modeste chambre. Qu’est-il arrivé à ces occupants? On ne le saura pas, et peut-être est-ce mieux ainsi.

Une scène terrible a lieu dans un karaoké, où l’aîné du trio entonne un chant nationaliste qu’il a appris alors qu’il servait pour l’armée. Les jeunes prostituées l’accompagnant se moquent de lui et lui apprennent les nouvelles paroles officielles de la chanson. Les nouveaux couplets, on l’aura compris, font l’éloge du miracle capitaliste qui a permis la libération des mœurs sexuelles. Constat d’effroi envers un gouvernement révisionniste qui jusque dans la chambre à coucher dicte notre manière de vivre.

Les trois personnages principaux se nomment d’après les grandes dynasties qui ont marqué l’Histoire de l’Empire chinois. Malheureusement, leurs noms n’ont guère d’importance dans un monde où les chômeurs envahissent les rues dans l’espoir de trouver un emploi. Les papiers d’identification se falsifient au coin d’une rue. Que reste-t-il au bout de toutes ces années sinon du sang sur les mains et de la poussière dans les poumons? Pour Yuan comme pour une partie de la jeunesse chinoise, l’avenir est opaque et pas très rassurant. Mais chaque mine, aussi étouffante soit-elle, possède sa propre sortie.

8

Blind Shaft / Mang jing – 2003 – 88 min – Chine, Allemagne, Hong Kong – Li Yang

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