Jeu de rôles

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20 juin 2014 par Paul Landriau

vénus à la fourrure

Un long travelling avant, prescient, narrateur omniscient (?), balade la caméra comme le spectateur en plein Paris. Se tourne vers un vieux théâtre et se dirige vers son entrée, sa devanture vieillotte, et dont le H de Théâtre manque à l’appel. Un mot amputé d’une lettre, un art qui a perdu ses lettres de noblesse? Ou plutôt un public qui manque à l’appel? Quelques notes moqueuses composent l’ambiance de ce prologue, nous pénétrons dans le hall du théâtre, un rapide regard nous apprend que c’est l’heure des auditions, et pourtant tout semble mort et vide. Les portes s’ouvrent, magiquement semble-t-il, et nous apparait alors le metteur-en-scène en beau fusil et au téléphone, fumant et marchant côté court et côté jardin, maudissant toutes ces actrices incapables de prononcer le mot « inextricable ». Perte du verbe et de l’amour de la langue.

Le metteur en scène, un Mathieu Almaric fruste, intello, un peu pédant et méfiant, mais surtout un acteur au sommet de sa forme, jouant ici la vulnérabilité et là la douce et lente perte de contrôle — ne l’eut-il jamais possédé? De son côté, celle qui partageait notre point de vue lors du prologue, c’est cette Emmanuelle Seigner, femme du cinéaste et forcément sa muse, qui interprète ici la Vénus en devenir mais au fond la véritable déesse de ce récit. Sous un camouflage de jeune actrice un peu dévergondée multipliant les excuses bidon à grand renfort d’expressions adolescentes, elle supplie l’auteur de la pièce (l’adaptateur!) de lui laisser une chance malgré son énorme retard et de lui donner la réplique. Premier round de cette joute oratoire et jouissive entre nos deux comédiens que tout oppose, de la taille et la posture jusqu’à la classe et la compréhension du texte. Mais derrière les préjugés et apparences trompeuses se déroulent tout un jeu du chat et de la souris entre la devanture et la véritable nature des êtres. Comme si forcément et inévitablement le film prenait une différente posture et s’amusait à amener le spectateur sur une piste connue et pourtant revisitée.

Mise en abyme usant abondamment d’humour réflexif, cette adaptation d’une pièce d’un roman a autant à voir avec le texte original qu’avec un métacommentaire sur son auteur. Cette histoire d’un homme séduisant une Vénus avant de se faire séduire par elle, de prédateur à proie, c’est d’abord un metteur en scène qui se transforme en pantin, mais également un personnage qui est joué par elle et plus tard par lui. On inverse les rôles et les constats, on remet en question un texte classique de la littérature mondiale afin de coller à une certaine réalité d’aujourd’hui. Rien au final de si original dans cette bataille des sexes et des relations esclaves/maîtres qui prennent parfois des tournures drôlement sexuées, mais c’est une guerre verbale et physique chorégraphiée par un maître qui a toujours un tour d’avance sur ses personnages et son public.

On s’esclaffe et on se bidonne devant les ruptures de jeu impressionnantes qu’accomplit Vanda, qui porte le même nom que le personnage qu’elle doit jouer, « un signe du destin quoi! » comme elle l’affirme fièrement. La situation incroyablement incongrue donne lieu à des moments succulents résultant en une véritable catharsis entre les acteurs et le public, comme cette tirade très grossière où Thomas pète les plombs et s’accroche à tout le groupe lexical tournant autour du nom « conne », tout en s’allumant une énième cigarette. On ne franchit jamais complètement la frontière de l’absurde, mais il y a clairement quelqu’un là-haut qui tire les ficelles.

Le danger potentiel d’une telle prise de risque, soit un huis clos se déroulant grosso modo en temps réel, le temps d’une répétition générale de la pièce, serait que cela finisse par tomber à plat, mais c’est sans compter sur l’énorme répertoire de jeu d’Emmanuelle Seigner, absolument saisissante ici, une véritable force de la nature, qui de femme grossière et tape-à-l’œil se transforme assurément en force surhumaine prenant sous son joug un metteur en scène qui n’en demandait pas tant. Car les frontières s’embrouillent entre personnages et acteurs, entre récit et autoportrait. Si Thomas au fond adapte cette Vénus pour exorciser ses démons, ne pourrait-on pas en dire autant de Polanski, qui peut-être avoue, mi-sérieux, que c’est son rôle de torturer et de manipuler des acteurs qui se croit libres de leurs choix. Ou alors, comme s’en défend Thomas, il est fortuit de vouloir toujours réduire un texte à des intentions ou à des messages sociaux et politiques, comme si c’était l’impulsion de tout critique de vouloir expliquer une œuvre d’art comme étant autre chose qu’uniquement ce qu’elle est. Qu’il y aurait faute à vouloir comprendre une œuvre d’art comme étant plus que son simple objet.

Quoi qu’il en soit je vous conjure de vous en faire une idée par vous-même, car cette incursion dans un vieux théâtre, dans un film à la facture très classique est une véritable partie de plaisir. Si le cinéma, après plus de 115 ans, renoue ici encore une fois avec un art qui par trop souvent le snobe, il n’a pas à rougir de ses acteurs qui livrent des performances sans faute et dans le cas de Seigner, avec panache. Un jeu de rôles à savourer sans modération servie par une mise en scène aussi ingénieuse que discrète. Un grand coup!

8

La Vénus à la fourrure – 2013 – 96 min – France, Pologne – Roman Polanski

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