Après la conquête de l’Ouest…

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7 juin 2014 par Benjamin Pelletier

last picture show

À une époque où le cinéma américain subissait sa transformation la plus radicale depuis le passage du muet au sonore, une époque où tous les Hopper, Scorsese, Ashby, De Palma et Coppola de ce monde se lançaient tête première dans le médium tels des soldats au front afin d’y laisser leur trace indélébile, Peter Bogdanovich et l’écrivain Larry McMurty s’unissaient avec la BBS Productions, en 1971, pour créer un film qui demeure probablement le chef-d’œuvre le plus emblématique de cette période de transition tumultueuse que l’on appelle aujourd’hui le « New Hollywood ». Ce LAST PICTURE SHOW, c’est à la fois un hommage doux-amer au cinéma classique hollywoodien et un portrait austère des âmes perdues d’un Far West effrité tombant dans l’oubli, tranche de vie et « film de cinéma » à parts égales. C’est aussi le fruit miraculeux d’une superbe union créatrice, celle de son réalisateur et co-scénariste (Bogdanovich) et de son bagage cinématographique infini, puis celle de son auteur (McMurty) qui, par sa plume, a su capturer autant sur la page qu’à l’écran la crise existentielle d’une jeunesse des fifties en détresse, une génération qui, tout comme dans le BADLANDS de Terrence Malick, se caractérise par l’ennui et le désir d’évasion.

Personnage à part entière du film, la petite ville fictive d’Anarene, Texas nous est d’emblée dépeinte comme véritable purgatoire du territoire américain. Ses habitants en quête d’échappatoires, autant adultes qu’adolescents, nous semblent prisonniers de ses rues venteuses, de son unique salle de billard qui, pourrions nous dire, lui sert de saloon, de son restaurant de hamburgers où la propriétaire y a passé sa vie. La seule véritable attraction d’Anarene est sa salle de cinéma tenue par Sam the Lion (Ben Johnson), lieu à la fois de divertissement et de rites de passage où les adolescents, dont Sonny (Timothy Bottoms) et Duane (Jeff Bridges), passent la majorité de leurs soirées avec leurs copines. Tous deux expérimentent leur sexualité de manière différente; Duane, sous ses airs machos et confiants, éprouve de la difficulté lors de ses premières expériences avec sa petite amie volage Jacy (Cybill Shepherd, dans son premier rôle), alors que Sonny entreprend une liaison compliquée avec Ruth (Cloris Leachmann), la femme de son entraîneur de football. Malgré l’allure plutôt mélodramatique du récit, la justesse de l’écriture de Bogdanovich et McMurty nous présente ces relations humaines difficiles non pas comme de simples outils narratifs et dramatiques mais plutôt comme résultat direct de leur aliénation par rapport à leur milieu. Tous les personnages, à leur façon, tentent désespérément de trouver une porte de sortie en l’autre, et c’est pour cette raison que leurs rapports sont, pour la majorité, voués à l’échec.

C’est donc sur cette trame narrative morose, tirée du roman de McMurty du même nom, que Bogdanovich élève son discours nostalgique sur la mort d’une époque, illustrée par l’agonie d’une ville et de la fermeture de son unique lieu de culture et de regroupement commun, sa salle de cinéma. Bogdanovich a lui-même comparé cette histoire à celle de THE MAGNIFICENT AMBERSONS; alors que le film de Welles témoigne de la fin d’un mode de vie avec l’arrivée de l’automobile, THE LAST PICTURE SHOW représente la fin de l’expérience collective du cinéma telle qu’elle l’était avec l’arrivée de la télévision et le déclin du grand empire cinématographique hollywoodien. Cinéphile obsessif tout comme ses contemporains, Bogdanovich a su bénéficier, au début de sa carrière, de l’appui et des conseils de Welles (qui lui a justement suggéré de tourner le film en noir et blanc). Évitant les prouesses de style plus maximalistes de la majorité des jeunes cinéastes américains de l’époque, l’esthétique de THE LAST PICTURE SHOW demeure sobre et précise dans l’ensemble, favorisant la composition et la profondeur de champ pour établir de manière visuelle les différents rapports entre les personnages. L’élégance des images, tournées par le légendaire directeur photo Robert Surtees, évoque la sensibilité visuelle d’un William Wyler ou d’un George Cukor en territoire western ainsi que la simplicité poétique d’un John Ford. L’amour de Bogdanovich pour l’efficacité visuelle du grand cinéma classique hollywoodien nous est toujours apparente, aucun plan n’attire d’attention inutile, et c’est justement cette manière de filmer qui entre en collision avec la thématique du récit : la fin de l’innocence et la disparition d’une certaine forme d’art et de ses conventions génériques. Car THE LAST PICTURE SHOW, c’est aussi la dure réalité de l’aboutissement pragmatique des mythes du western, c’est un film qui pose la question : que se passe-t-il une fois la conquête de l’ouest accomplie?

En plus d’avoir recouru à Surtees (OKLAHOMA!, TRIBUTE TO A BAD MAN) pour la photographie, Bogdanovich s’est aussi servi de Ben Johnson (SHE WORE A YELLOW RIBBON, THE WILD BUNCH), acteur de soutien dans de nombreux westerns des années 50 et 60, pour le rôle iconique du film, une performance qui lui a valu un oscar bien mérité. Figure paternelle et de moralité d’Anarene, le personnage de Sam the Lion n’a pourtant plus l’influence qu’il avait auparavant sur la communauté; de moins en moins de gens viennent assister à ses projections, son autorité sur les adolescents s’évapore (à un moment du film, Sonny, Duane et leurs amis vont jusqu’à humilier sexuellement le fils de Sam, Billy, un jeune garçon simplet). Sa santé se détériore. Dans une des scènes les plus poignantes du film, Sam emmène Sonny et Billy dans une clairière isolée pour pêcher, malgré l’absence de poissons. « I used to own this land, you know », dit-il aux deux jeunes hommes sur un ton mélancolique. Il raconte ensuite en détail une escapade amoureuse qui se produisit vingt ans plus tôt sur ces mêmes lieux avec une jeune femme, histoire qui n’a pourtant pas abouti plus loin : « She was already married… Her and her husband was young and miserable with one another like so many married young folks are. ».

C’est justement ici que le propos de Bogdanovich et de McMurty, en dressant le portrait d’une génération précédente manquée, déficiente, devient empreint de l’esprit radical et contestataire dominant du début des années 70. Quelle fierté peut-on accorder aux grands mythes américains de la conquête de l’ouest si, au bout du compte, cette chevauchée fantastique n’a fait que mener, une centaine d’années plus tard, à un mode de vie défectueux, dépourvu de réelles valeurs? Malgré un dénouement déchirant qui semble accorder une certaine lueur d’espoir à deux de leurs personnages centraux, les auteurs ne répondent jamais concrètement à la question qu’ils posent à leur spectateur. Ironiquement, Bogdanovich réalise TEXASVILLE en 1990, une suite à THE LAST PICTURE SHOW basé sur le roman de McMurty, et, de cette façon, scelle à l’écran le sort de tous ses personnages, vingt ans plus tard. Inutile de dire que je compte éviter de visionner ce TEXASVILLE tout comme j’aurais dû contourner L’AMOUR EN FUITE de François Truffaut.

Alors que le premier long-métrage de Bogdanovich, l’excellent TARGETS, rendait aussi compte de la violente rupture entre deux époques et deux formes de cinéma (dans ce cas-ci, le film d’horreur classique et moderne), THE LAST PICTURE SHOW s’écarte des procédés métafilmiques et de l’autoréflexivité de ce dernier pour parvenir à ses fins. En plus de livrer au spectateur une réflexion pertinente sur les mutations qu’ont subi le cinéma américain et son public, la force de frappe du deuxième opus de Bogdanovich, tout comme celle de nombreux films hollywoodiens de cette période, réside avant tout dans sa volonté à encrer son récit et ses personnages dans un univers terre à terre, authentique, dépourvu du vernis flamboyant et glorieux qui composait les films hollywoodiens d’époque qui truffaient les salles de cinéma que quelques années auparavant. Une grande profondeur émotionnelle, attribuable autant aux subtilités du scénario qu’au talent de l’ensemble de la distribution, se dégage de chaque scène. L’omission volontaire d’inclure certains moments clés de la vie des personnages à l’écran, comme le weekend passé par Sonny et Duane au Mexique, ne fait que renforcer le sentiment d’engouffrement produit par l’isolation de cette ville désertique qu’est Anarene, Texas. Témoignant d’une tragédie autant humaine que culturelle, du passage incertain d’une ère révolue vers un futur trouble, THE LAST PICTURE SHOW demeure sans doute, en raison de l’ambivalence même de son discours, un des objets cinématographiques les plus révélateurs de sa propre époque.

10

The Last Picture Show – 1971 – 118 min – États-Unis – Peter Bogdanovich

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