Les amours binaires

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5 juin 2014 par Paul Landriau

Undertheskin

Le noir total. Des violons stridents. Un malaise palpable. Minuscule, un point blanc au centre de l’écran. Le point grossit tranquillement. Il s’avance vers nous, ou est-ce plutôt nous qui nous rapprochons de ce point lointain? Le regard tente de percer ce mystère. Puis, un autre plan. Des formes noires sont éclairées par une source de lumière abstraite. Danse lascive et lente d’objets entre eux. Un phallus va percer une forme cylindrique. Mica Levi règne en maître sur la trame sonore, s’installe aisément dans notre psychée. La peur côtoie le désir. Le spectateur devient acteur, et pénètre dans ce jeu dangereux. La forme laisse place à l’œil, qui envahit le cadre de l’écran de cinéma. La vision de Glazer transperce le cinéma contemporain. Nos sens sont en alerte; nous entrons dans la danse. Nous entrons dans la transe.

Rituel dansé de formes géométriques qui laisse place à un décor vide, blanc; comme un studio de photo sans fin, sans fond. Au sol, nous reconnaissons Scarlett Johansson, égide et sex-symbol moderne. Visiblement morte ou paralysée, elle se fait dénuder par un double d’elle-même, une femme nue qui enlève l’enveloppe protégeant l’intimité de l’autre. La nudité comme un départ, comme l’état neutre. La séduction comme une arme. En voix off, la femme déconstruit le langage; elle se l’approprie. On croit entendre des exercices de diction, balbutiements enfantins et dénudés de tonalité. Texture sonore râpe et monotone. La douceur de la peau de la femme nue contraste avec la fourrure que couvre le corps de la femme inconsciente. Film binaire et cyclique.

Adaptation littéraire du roman éponyme de Michel Faber, le récit de Glazer comporte cependant très peu de mots. Comme dans 2001 A SPACE ODYSSEY, lorsque les personnages dialoguent entre eux, ce n’est que pour s’échanger des banalités. La texture du langage ici prime sur son référent. De nombreux non-acteurs auraient ainsi été filmés à leur insu, et leur fort accent écossais peut parfois ajouter des troubles de compréhension chez le spectateur, qu’il soit parfaitement anglophone ou non. Mais au final, on ne dit rien dans ce film. Le jeu de la séduction moderne revit à travers cet autre, cette créature aussi jolie que désincarnée, qui apprend à manier la langue et les lèvres afin de capturer des victimes consentantes. À bord de son véhicule, elle parcourt les rues à la tombée du jour de ces banlieues écossaises. Un passant par ici, un groupe par là, elle trappe. Bonjour, dit-elle, êtes-vous seul? Où habitez-vous? Puis-je vous raccompagner? Joute verbale aussi futile que codifiée, à laquelle prennent part chaque jour des millions d’individus en recherche d’affection. Sous ses faux sourires et ses invitations charmeuses, la créature manipule ces hommes comme du gibier. L’assaut final consiste en cette marche lente et charnelle s’enfonçant toujours plus loin dans son appartement noir de jais. Comme un David Lynch avant lui, Glazer pénètre dans l’obscurité avec son appareil photographique, comme les victimes pénètrent dans l’obscurité dans l’espoir d’une pénétration réprimée. Ce cycle de marche, ce miracle de l’être humain qui est à la base du cinéma, qu’on pense aux travaux de Muybridge ou aux cycles perpétuels de l’animation, se reproduit ici dans toute sa splendeur. Il suffit de marcher aux côtés de cette femme que l’on redevient au des bêtes de foires. Se dénudant, les hommes redeviennent ainsi des prédateurs sans trace de civilisation. Leur érection en forme de point d’exclamation les mène au précipice. Lentement, ils s’enfoncent dans ce lac noir et opaque, dans cette prison de fluide que survole la femme. L’homme retourne dans un cocon opaque et s’accomplit ainsi le rêve d’Œdipe.

La femme ici découvre et exploite toute sa force d’attraction. Récit allégorique de passage, cette femme représente peut-être toutes celles qui hésitent et expérimentent à l’adolescence. Soudainement, avec des courbes et la possibilité de procréer, la femme acquiert un pouvoir envoutant envers les hommes. Message aussi universel que la forme est unique. Le ballet des corps est particulièrement saisissant. La femme jouant tantôt la victime, en se laissant choir au beau milieu du trottoir, et sélectionnant parmi ces personnes venant l’aider sa prochaine cible, tantôt la prédatrice en abattant à l’aide d’une roche un pauvre père affaiblit par les vagues qui viennent d’emporter son enfant. Ballet des corps humains mais aussi des vagues contre les roches, qui eux aussi se livrent un combat charnel en quelque sorte, qui cependant dure des siècles. Danse aquatique des corps se putréfiant dans le bassin mortel de l’appartement de la femme. Baignent-ils dans de l’encre? Dans le liquide originel? Ils se gonflent et s’éclatent, leurs mues voguant comme ci comme ça, rappelant le sac de plastique d’AMERICAN BEAUTY ou tout simplement la flamme d’un feu de foyer. La beauté se trouve un peu partout à celui qui sait la regarder.

Beauté de la composition, montage sublime et patient avec ces plans qui étonnent par leur efficacité. Mouvements de caméra dynamiques se partagent le récit avec de longs plans fixes. Le monstrueux est filmé avec la même précision, avec la même attention que le merveilleux. La femme ainsi capturera un être difforme, qui se sent humilié lorsqu’elle lui demande s’il a une copine. Je repousse les gens, avoue-t-il, désemparé. Lorsque la femme lui propose de la toucher, il ne la prend pas au sérieux. Vraiment? Elle lui confirme. Il peut alors enfin goûter du bout des doigts au plaisir du toucher, au plaisir de la texture. Ultime satisfaction pour cette victime qui profite donc du dernier repas du condamné.

Aux plaisirs de la chair et de la séduction primaire se succèdent l’émotion et l’attachement. Tombant dans son propre piège, la femme se lasse de ces rodéos nocturnes et décide de jouer le jeu d’une véritable relation durable. Elle tentera alors de se calquer aux gens qui l’entourent. Ses expériences sont douloureuses et inconfortables. Elle s’étonne du fonctionnement de son sexe, du goût d’un dessert. Nouvelles textures, nouvelles sensations.

En parallèle, jamais bien loin, un mystérieux motocycliste assiste la femme dans son parcours initiatique. Il se débarrasse de victimes, il est là pour elle. Cependant, la séduction est un jeu dangereux, et la créature ne peut pas toujours envouter ses victimes.

À travers les escapades de cette femme se déroule devant nous un étalage de différentes formes de cinéma. Le road movie, capturé notamment à l’aide de caméras cachées s’interrompt pour certaines séquences visuelles plus près du cinéma d’avant-garde. Des longs plans de forêt évoquent ici le cinéma de Tarkovsky. Par la fusion de son travail de réalisateur de vidéo-clips et de l’apport de la fabuleuse trame sonore de Mica Levi, qui signe ici sa première participation à un long-métrage, Glazer nous propose un objet singulier et hypnotique. Très simple au fond mais très particulier, si bien qu’il divisera sans doute les avis des spectateurs. Mais pour ceux qui tombent sous le joug de cette créature séductrice, c’est le plaisir assuré. Rarement un film ne m’aura autant séduit.

9

Under the Skin – 2013 – 108 min – Royaume-Uni – Jonathan Glazer

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