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14 mai 2014 par Paul Landriau

regne

Il semble que tout texte, toute critique sur ce fameux RÈGNE DE LA BEAUTÉ s’ouvrent sur les mêmes lignes, les mêmes explications. Un rappel que Denys Arcand est l’un des plus grands cinéastes de notre nation, qu’il a marqué l’histoire de notre filmographie d’abord à l’ONF, avec des documentaires engagés, puis avec des comédies verbeuses saisissantes qui lui ont valu une renommée internationale. Aborder le sujet avec des gants blancs, quoi. Mais faut-il bien rappeler que l’objet de ce texte n’est pas la contribution de tel ou tel cinéaste, mais plutôt une réflexion, un débat, une critique, des idées sur le film lui-même? Il est absurde de penser que le spectateur va au cinéma sans attentes, sans appréhension. L’auteur de ces lignes est après tout un fan des films précédents du cinéaste; de plus, il y a tout ce mauvais buzz, ces rumeurs qui circulent depuis un moment déjà. On nous dit que le film « n’était pas prêt pour Cannes », pourtant il prend l’affiche le jour de l’ouverture dudit festival. Quelle vérité veut-on camoufler?

Cette vérité, elle est simple. Ce RÈGNE DE LA BEAUTÉ n’en possède que le titre. Œuvre fade, convenue, confortable et même embarrassante au vu de l’équipe devant et derrière la caméra. Ne suffit pas de filmer de jeunes acteurs se dénudant dans des hôtels prestigieux de Québec, Charlevoix ou Toronto afin d’obtenir un thriller sexy. Que s’est-il passé? Tous les éléments d’un film, du casting au montage à la composition des plans en passant par la performance des comédiens, semblent brouillons. Le récit met en scène des acteurs peu investis incarnant des personnages insipides aux répliques niaises. Tôt dans le film, le protagoniste, un architecte supposément doué — ce que le film ne montre pas, mais tente de nous convaincre —, avoue qu’il a accepté un contrat de jury pour un concours à Toronto parce que ça payait 1500 $. Cynique aveu du cinéaste/scénariste? Est-ce que le film n’est qu’une commande, un immense cahier des charges à remplir afin de faire plaisir aux nombreux partis impliqués? C’est plausible, les régions étant filmées comme des cartes postales : les plans larges de lacs, de rues marchandes, du centre-ville torontois, aussi grisâtre que propre, de Paris, visité le temps de quelques plans, assez pour montrer la Tour Eiffel bien sûr. Les compagnies privées ne sont pas en reste avec des logos bien visibles de Rossignol pour les scènes de ski, de Telus et Desjardins, de la bière 1664, de McDonalds ou du funiculaire de Québec. Le comble étant cette balade que l’amante de Luc, le personnage principal détaché, lui propose de faire en Bixi. « Pour que tu te sentes comme chez vous! » Alors qu’un plan moyen capture les deux acteurs à vélo, la caméra recule légèrement afin de bien rendre visible le logo de Telus. Après la crise du cinéma québécois, Arcand veut également sauver la société montréalaise de vélos?

Comment peut-on faire un film aussi insipide et banal sur le sujet de l’adultère? Aucun arc narratif ne surprend ou ne contribue à une quelconque tension. Le film se déroule, c’est tout. Comme on tournerait nonchalamment les pages d’un catalogue Sears. Alors qu’il a toujours été un bon dialoguiste, Arcand ici prend le risque de proposer un film plus visuel. Plutôt que de réinventer son cinéma, il le tue. Sorte de téléfilm peu inspirant, LE RÈGNE DE LA BEAUTÉ a le comble de ne présenter qu’une beauté lisse et banale. Comme une carte postale animée ou de la peinture à numéro que l’on exécute sans grande conviction, par ennui. Le casting est très inégal, avec un Éric Bruneau qui jongle difficilement entre les accents québécois, français et anglais. Un rare moment, alors que son ami est souffrant, laisse surgir une énergie que l’acteur semble camoufler pour le reste du film. Sa femme, jouée par Mélanie Thierry, propose un rôle beaucoup plus intéressant. Sa descente dans la psychose, bien qu’inexpliquée et inexploitée, évoque à tout le moins la base d’un autre film qui aurait pu être intéressant. Marie-Josée Croze, dans le rôle d’une docteure amie du protagoniste s’en tire bien, mais on ne peut que songer qu’elle mérite mieux que ça. Un caméo d’Yves Jacques rappelle de précédents films de Denys Arcand, où des acteurs impliqués et talentueux jonglaient avec des répliques assassines et bien trouvées. Ici, on patauge pour garder la tête hors de l’eau.

Lors d’une ballade à bord d’un traversier, le protagoniste demande à son amante torontoise pourquoi elle fantasmait sur lui, étant mariée également. Sa réponse? « Parce que ton deuxième orteil est plus long que le gros. » Je n’invente pas ces répliques. C’est la ligne avec laquelle devait composer Melanie Merkosky, avec qui je compatis. Entendant ceci, le protagoniste sourit, embarrassé, comme s’il venait d’entendre la plus merveilleuse déclaration d’amour. « Je n’avais pas remarqué », lui confie-t-il. « I did. » Au-delà du caractère purement mielleux et pathétique, comment avait-elle pu remarquer ses orteils alors qu’ils se rencontrent dans un concours d’architecte? Vous enlevez régulièrement vos souliers et bas vous en pleine journée de travail? Ce n’est même pas digne de la « littérature pour jeunes adultes » qu’on tente de nous vendre à grands coups de solde dans les paniers des magasins à grande surface. N’a-t-on pas révisé le scénario avant de lui octroyer des millions de dollars?

S’il est insipide, le film est également illogique. Se déroulant comme un long flashback, le film est le long souvenir de Luc, venant à Paris recevoir une médaille pour l’ensemble de son œuvre, rencontrant par hasard une Lindsay vieillie par un maquillage à peine moins embarrassant que celui couvrant Éric Bruneau. Si donc le film n’est qu’une lente remémoration subjective, n’aurait-il pas été nécessaire de se concentrer sur les moments forts de son passé? Est-ce que quelqu’un se racontant mentalement une histoire d’adultère songerait à ce point aux forêts de Charlevoix l’hiver ou aux rues torontoises l’été?

Ça et là se trouve des traces, des indices qu’un bon film se planait, qu’un bon film aurait pu voir le jour, aurait-on eu la volonté de le réaliser. Les dialogues jouissifs et le plaisir exubérant que pouvait transmettre LES INVASIONS BARBARES, la folie et l’ambition qui caractérisaient L’ÂGE DES TÉNÈBRES, tout ceci a laissé place à la platitude et la médiocrité. Ne suffit pas de tourner quelques scènes de sports nationaux au ralenti afin de se prétendre un artiste. Encore faut-il avoir quelque chose à dire, quelque chose à montrer, une volonté autre que le marchandisage et l’étalage de nos différents coins touristiques. Le film se voulait comme un grand film canadien, rassemblant audacieusement les deux solitudes. Au final, on se trouve devant un objet morne et inoffensif, une nature morte conçue sans inspiration.

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Le Règne de la beauté – 2014 – 102 min – Canada (Québec) – Denys Arcand

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