Le spleen du vampire

1

26 avril 2014 par Sami Gnaba

19.JPG

En guise d’introduction, on peut d’ores et déjà affirmer qu’on ne saura trouver cette année un titre plus beau, plus empreint de romantisme que celui de la dernière offrande de Jim Jarmusch. Quatre mois à peine dans l’année, et déjà son ONLY LOVERS LEFT ALIVE fait figure d’incontournable. Ce dernier ne nous livre pas seulement son plus beau film à ce jour, mais également son plus défiant et satisfaisant depuis longtemps. Plusieurs facteurs déterminent une pareille réussite.

D’une part, il y a la rareté de son cinéma. On accusera la fragilité et frilosité du système de production qui soutient mal les projets personnels s’éloignant aussi peu soit-il du cinéma dominant, comme ceux de Jarmusch dont les réalisations se font plus espacées au fil du temps. Il y a dix ans par exemple son projet de vampires fût refusé, sous prétexte qu’il était anti-spectaculaire aux yeux d’un producteur qui l’a laissé en plan. Et de l’autre, on avouera aussi son cinéma n’a plus la cote que celle d’antan auprès du public. En ce sens, comme les artistes/les vampires de son film, le réalisateur new-yorkais se sait appartenir à une communauté en voie de disparition, de celle qui doit se battre pour continuer à exister dans le paysage du cinéma d’aujourd’hui.

L’échec récent de LIMITS OF CONTROL (2009) a été dur à encaisser, tandis que la présence de stars comme Bill Murray et Sharon Stone dans BROKEN FLOWERS (2004) avait été vue comme une trahison, certains y voyant à l’époque les premiers signes d’un déplacement infidèle vers Hollywood, à l’instar des frères Coen à l’aube des années 2000. Autant dire donc qu’ONLY LOVERS LEFT ALIVE était attendu au détour. Et quelle splendeur c’est!

Renouant avec la beauté plastique de LIMITS OF CONTROL, les thèmes de prédilection à son auteur (l’errance, les marginaux fantomatiques de l’Amérique, la solitude existentielle, la musique…) et l’humour et la décontraction de COFFEE AND CIGARETTES, ONLY LOVERS donne le ton dès les premiers instants. Une caméra en plongée contemplative qui pivote autour de la chambre d’Eve et d’Adam; la première à Tanger, le second à Détroit. Tous deux amants et vampires. Dès ce premier plan, Jarmusch capture une langueur, un épuisement qui n’a plus d’âge. Se fondant dans le mouvement d’un vinyle en train de tourner, la caméra fixe ces deux corps épuisés, affaiblis, de siècles d’existence. La ruine de la ville de Détroit n’est que la dernière des catastrophes en date des nombreuses qu’ils auront témoignées au fil des siècles… Un paysage de désolation devient l’emblème de la crise existentielle que traverse Adam, résidant dans un château décrépit, seul, suicidaire, entouré de ses guitares, composant son rock rugueux. À quelques rares occasions, la présence d’Ian, son seul lien avec le monde extérieur, vient bouleverser sa solitude.

À l’instar de Blake dans le LAST DAYS de Gus Van Sant, Adam est une rock star qui a décidé de vivre reclus du monde. Il préfère passer ses journées autour de son musée personnel de fétiches (vieilles guitares, œuvres rares), en train d’écouter sa musique, évoquant nostalgiquement les concerts d’Eddie Cochran ou encore se remémorant ses amitiés et collaborations secrètes avec Schubert.

À l’inertie d’Adam, le film oppose le mouvement gracieux d’Eve (Tilda Swinton magnifiée comme jamais auparavant par le regard du réalisateur new-yorkais) qui parcourt la vieille ville de Tanger, à travers laquelle elle chemine pour s’approvisionner en sang auprès de Christopher Marlowe, le dramaturge et poète anglais du XVIe siècle, lui aussi devenu vampire dans l’imaginaire fécond du réalisateur. Et lequel dans une trouvaille typiquement jarmuschienne avoue avoir écrit la majorité des textes de Shakespeare.

Inquiète de l’état dépressif de son Adam, Eve décide de le rejoindre à Détroit, s’assurant bien sûr de trouver un vol de nuit. Amants éternels, ils se retrouvent, leur passion amoureuse demeurée intacte, conversent de musique, de l’état du monde, de sciences et consomment leur dose de sang quotidienne avec classe. Jarmusch filme d’ailleurs ces rituels avec une sensualité inouïe. Ces instants tiennent de l’extase, ont quelque chose d’intensément sexuel.

À cette volupté momentanée dans le château en décrépitude s’entremêle le spleen d’Adam, renforcé par les guitares plaintives et hantées qu’il compose (gracieuseté de Jarmusch lui-même et de l’artiste minimaliste Josef Van Wissem). Devant des siècles d’existence et d’atrocités qui se répètent, comment continuer à vivre, avoir foi dans l’humanité? À ces questionnements, Eve semble s’être longtemps résignée à y répondre. Elle préfère savourer le moment présent, la beauté de la vie autour d’elle et regarder vers l’avenir. Au contraire du pessimiste Adam qui, encore marqué par ses conversations avec les poètes Shelley et Byron, lui ne cesse de s’interroger sur l’absurdité de ce monde qui lui échappe, toutes époques confondues. Cette misanthropie, ce regard noir sur le monde contemporain, le technologique (Adam crée sa musique sur du matériel analogique, connecte son seul ordinateur à un vieux téléviseur datant des années 60), on peut facilement l’attribuer à Jarmusch lui-même, source d’inspiration évidente au personnage d’Adam.

C’est peut-être la principale nouveauté que nous présente la récente œuvre du cinéaste new-yorkais. Via le personnage d’Adam, artiste musicien pour qui le succès dévitalise le talent, Jarmusch nous offre un autoportrait tout en humour de lui-même, s’interrogeant plus que jamais sur les fondations de son art, sa place en tant qu’artiste dans un monde de plus en plus précipité à s’offrir la saveur du mois et où le rapport à l’art s’est drastiquement modifié. Adam a beau vouloir ne pas publier son œuvre récente (sa rareté ne fait qu’accroître sa popularité), il n’y peut rien. Quelqu’un en a eu accès et elle se joue partout jusqu’à L.A., cette “capitale des zombies”. Difficile encore de ne pas prêter ces mots à Jarmusch lui-même, tant ils reflètent son mépris pour Hollywood et son système.

La seconde nouveauté réside dans le sujet même du film, le couple. Jamais encore en trente ans de carrière Jarmusch ne s’était attaqué à un cadre aussi intime, souvent le frôlant (NIGHT ON EARTH, MYSTERY TRAIN, BROKEN FLOWERS) mais jamais directement. Et c’est sans nul doute cette dimension amoureuse et intime qui participe de beaucoup à la singularité du film. Là encore le talent à Jarmusch de se saisir d’un genre et de le plier aussitôt à son esthétique personnelle est parfaitement illustré ici. Par exemple, en vampires “pacifistes”, Adam et Eve s’approvisionnent de sang dans un hôpital, rôdent dans la nuit en voiture à l’instar de n’importe quel autre couple vivant à Détroit, se permettant quelques passages obligés et foncièrement jarmuschiens (ici la maison d’enfance de Jack White, là la somptueuse salle de spectacle réduite en parking) dans cette ville fantôme.

Le cinéma de Jarmusch confirme encore une fois son aversion pour l’efficacité dramatique, la rapidité, du cinéma hollywoodien (TWILIGHT, BLADE, WARM BODIES). La trame narrative est réduite au strict minimum, recueillant très peu d’action ou de rebondissements. Au deuxième tiers du film, le passage de la sœur indisciplinée d’Eve viendra néanmoins déranger le cours de leurs nuits tranquilles. À l’opposé du couple, elle ne peut pas freiner ses instincts de prédatrice. Sinon, ONLY LOVERS puise sa force dans le recours à la lenteur, une mise en scène souple où les plans, souvent fixes, se déploient dans la durée. Laquelle, peu habituelle (anachronique?) considérant le genre, nous permet de rester avec les personnages, saisissant dans un même cadre leurs échanges, leur intimité, leur existence vampirique répétitive…

ONLY LOVERS LEFT ALIVE avance avec un sens du rythme qui lui est complètement propre, hypnotique, sans trop faire de bruit, à l’image de la silhouette de Swinton qui se glisse dans le décor avec aplomb, grâce et élégance. C’est un film qui possède la fièvre de l’amour fou, le spleen chargé de l’éternité de ces deux héros romantiques qui n’ont d’autre choix que d’errer, de se rappeler, de s’aimer et d’avancer coûte que coûte dans la nuit à travers les années et les siècles. Immortels. Fardeau cette éternité pour lui. Possibilité sans cesse renouvelée de connaissances, d’apprentissage, de libertés pour elle.

Sous les airs d’un faux film de vampires, Jarmusch affirme quelque chose d’infiniment personnel. Moins un aveu qu’un principe (pour reprendre le code moral de GHOST DOG) qui est sans nul doute le fil conducteur de tout son œuvre; toujours résister aux époques, toujours résister aux modes. Cela fait plus de trente ans que le réalisateur américain honore ce principe avec une singularité de style, un cool, une authenticité et une nonchalance qu’il confirme à nouveau ici… Film si envoûtant, si élégant, si désirable, qu’on en redemanderait volontiers!

7

Only Lovers Left Alive – 2013 – 123 min – Royaume-Uni, Allemagne – Jim Jarmusch

Une réflexion sur “Le spleen du vampire

  1. […] suis très curieux de voir ce que donne le retour de Jodorowsky, tout comme celui de Jim Jarmusch, une belle perle selon mon collègue Sami. Je pourrais aussi vous avouer que ma copine et moi-même venons tout […]

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

sondage

%d blogueurs aiment cette page :