La finesse d’un coup de poing au visage

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14 avril 2014 par Paul Landriau

raid 2

Comme un coup de poing sec dans la gorge, le film couple le souffle. Orgie de violence et opéra brutal, le deuxième volet de cette éventuelle trilogie est tout simplement l’un des meilleurs films d’action de tous les temps. Je recommande fortement à quiconque aime un tant soit peu les films d’arts martiaux d’assister à cet évènement plus grand que nature en salles. Ambitieux, sublime et étonnant, THE RAID 2 est sans doute le film d’action le plus jouissif depuis KILL BILL. Un phénomène comme on en voit que très rarement. Autre constat, Iko Uwais est la plus grande découverte du cinéma d’action depuis celle de Tony Jaa, il y a une décennie.

Petite introduction d’usage pour les néophytes. THE RAID, premier du nom, au doux sous-titre de REDEMPTION, est sorti dans la surprise générale en 2012 après un passage remarqué dans quelques festivals en 2011. Bien que dépourvu d’un scénario en bonne et due forme et qu’il soit très répétitif étant campé dans un seul lieu, ce film démontrait déjà le talent de metteur en scène de Gareth Evans et nous prouvait les prouesses physiques d’Uwais. La forme d’art martial utilisée ici est le pencak-silat, forme traditionnelle indonésienne, qui ressemble à l’œil amateur qu’est le mien, à un mélange entre le muay-thaï popularisé par le film ONG BAK et certains assauts du film IP MAN, notamment les enchaînements rapides de coups de poing. Le premier film était surtout une démonstration du potentiel, qui est ici pleinement exploré. Nulle surprise alors d’apprendre que Gareth Evans ne souhaitait pas réaliser ce premier film, travaillant pendant plusieurs années à concrétiser le projet qui allait devenir THE RAID 2, mais alors que le financement n’arrivait pas, il consent à se rabattre sur un projet d’envergure autrement moindre, limitant cet essai à un seul lieu histoire de faciliter le tournage, ce qui résultat à ce premier film. Voici donc, quelques années plus tard, le véritable film qu’il voulait réaliser depuis le début.

Car là où REDEMPTION laisse un goût d’inachevé, de simple essai, ce deuxième volet, sous-titré RETALIATION aux États-Unis et BERANDAL en Indonésie, place la barre haute et améliore tous les aspects du premier film tout en conservant cette urgence, cette brutalité des combats qui ont fait la renommée du tandem réalisateur-acteur.

Cette suite directe commence quelques heures après le premier film. La beauté de la chose, c’est que le premier film est tellement simpliste qu’il n’est carrément pas nécessaire de l’avoir vu pour apprécier cette suite. Dans la première scène du deuxième volet, on évoque le récit du premier film, qui peut se résumer à peu de choses près à ceci : le policier recrue Rama lance une opération dans un immeuble où sévit un baron de la drogue gardé de ses centaines de gardes du corps. C’est à coups de poignards et de genoux qu’il se faufile jusqu’au plus haut niveau, brisant la pyramide de ce groupe de gangsters, un étage à la fois.

Alors que le premier film enchaînait les combats sans véritablement donner de répit au spectateur, et du coup sans développer les personnages ni donner une quelconque raison pour s’attacher à l’un ou à l’autre, cette suite, dès les premières minutes, annonce la couleur. Un large plan d’ouverture en caméra fixe nous montre une route isolée à travers un champ quelconque. Devant une voiture noire, quelques personnes dont on distingue à peine les silhouettes. On devine un trou dans le sol qui accueillera fort probablement un des personnages à l’écran. Cette ouverture, étonnamment posée, contraste déjà avec le premier film. La frénésie a fait place à la patience, à l’ambition. Quelques minutes plus tard, dans une petite pièce, un personnage s’adresse à Rama en se moquant de sa naïveté. « N’oublie pas que tu n’es qu’une recrue, Rama. » Rama souhaite témoigner de ce qu’il a vu et entendu afin de faire arrêter certaines personnes contrôler les ficelles du pouvoir. L’homme lui répond qu’il n’est pas assez ambitieux. Qu’il doit viser plus haut, et de défaire le crime à son plus haut point, et non se satisfaire de défaire une simple cellule. Un métacommentaire s’opère; c’est un peu le réalisateur (et scénariste) qui souligne la simplicité et la naïveté du premier film. Cette fois-ci, c’est une galerie de personnages que nous découvrirons. De simple policier usant de force brute et de sa fougue, Rama deviendra maintenant un agent double; à son arsenal physique il ajoutera la ruse et la manipulation. Le plan? Il se fait passer pour un criminel de la rue, on l’enferme dans la prison où se trouve également Uco, le fils d’un important baron du crime organisé. Le montage alterne rapidement entre les explications du plan et la toilette dans laquelle se trouve Rama pour la première scène de combat, qui est totalement renversante. Un peu moins de 5 minutes viennent de s’écouler au film.

Comme comité d’accueil, une quinzaine de détenus, agressifs, forcent la porte hors de ses gonds. La caméra capture en gros plan et au ralenti cette serrure qui peine à contenir l’hostilité qui se trouve à quelques mètres à peine de Rama. Le grondement de cette foule fait monter la tension. Rama, tel un boxeur avant un combat, semble mentalement se préparer à ce qui l’attend. Iko Uwais, l’acteur et chorégraphe des combats, se prépare depuis des années à ces scènes d’action. Mise au monde de la nouvelle super vedette du cinéma d’arts martiaux. La porte cède, des hommes affamés, véritables prédateurs sur le qui-vive se ruent sur Rama. Première erreur.

Il les reçoit sans détour, cognant l’un en évitant l’autre, s’assurant de refermer la porte lorsqu’il le peut. Dans cet espace confiné, il use de chaque mur comme un bouclier qui tantôt le protègera, tantôt lui servira de massue afin d’y enfoncer la tête d’un de ces antagonistes anonymes. Ne se contentant pas de simplement capturer l’action, la caméra est aussi mobile que l’un de ces agresseurs. On sent le désir du cinéaste de se rapprocher de l’action, d’en montrer tous les angles. Cependant, l’action est toujours bien lisible et chaque scène se veut géographiquement très claire. Dans cette scène de la toilette, la caméra se soulèvera afin de voir un homme être projeté dans les airs vers la cabine voisine. Bien que ce genre de combat où un homme met à mal plusieurs ennemis n’est pas novateur en soi, c’est la symbiose entre action et façon de filmer qui rend le tout excitant et efficace. De plus, la brutalité de ces affrontements testera les limites du plus tolérant spectateur. Se moquant de la censure, Evans filme avec l’enthousiasme de celui qui a grandi en écoutant ce type de films. Il garde un plan un peu plus longtemps que les autres, il n’hésite pas à faire souffrir ses antagonistes plutôt que de les épargner avec un K.O. rapide. Nul n’est plus mis à mal que le protagoniste ceci dit, ce qui permet de nous identifier dans sa souffrance. Bien sûr, le tout est grandiloquent et même cartoonesque par moments, mais c’est fait avec un tel savoir-faire que chaque baston semble crédible dans l’univers proposé.

Après cette démonstration de son savoir-faire, Rama captera l’attention d’Uco, et rapidement il gagnera la confiance de cette famille contrôlant une bonne partie du monde criminel de la ville. Le film s’intéressera à une panoplie de personnages, certains crédibles et attachants, et d’autres carrément colorés et surréalistes. On y sent l’inspiration des personnages plus grands que natures de mangas, jeux vidéos et autres contes fantastiques. C’est le cas par exemple du duo de « baseball bat man » et de « hammer girl », qui n’ont que faire de véritables noms. Leurs armes les définissent. Baseball bat man, c’est un peu le rigolo, qui traine au sol son bâton d’aluminium, le lent raclement à la signature sonore identifiable entre tous l’annonçant. À quelques reprises, il allongera au tapis quelques personnes à l’aide d’un coup foudroyant sur une balle, qui bien sûr s’enligne toujours dans la bonne direction. Lorsque Rama évite de justesse l’une de ces balles, ce personnage a le culot de lui demander qu’il lui renvoie la balle. Le genre de dialogue qui fait sourire entre deux moments de baston. Cette hammer girl, c’est une sourde et muette, jeune femme sexy, arborant ces énormes lunettes fumées ridicule et munie d’une paire de marteaux. Dans une des scènes, elle repère sa victime dans un wagon de métro, se lève, et se place en face de l’homme qu’elle doit tuer, dans une pose rappelant les westerns. Autour d’elle, les gens s’affolent et changent de wagon, mais veulent bien quand même voir le combat à venir. L’homme ciblé est protégé d’une dizaine de gardes du corps durs à cuire. Qui l’emportera? Vous le saurez quelques centaines de coups de marteau plus tard.

Le génie d’Evans c’est d’abord le choix de ces lieux, et l’utilisation de leurs ressources et limitations. Quelle idée inspirée de placer la première scène dans une toilette, lieu si confiné et intime, afin de proposer un combat sauvage et primitif! Une scène aura lieu dans un grand bar ouvert, qui à coup sûr rappelle le combat contre les 88 qui clôt le premier KILL BILL. Un autre combat aura lieu durant une course poursuite en voiture qui est simplement hallucinante et se place directement parmi les meilleures du genre. C’est cette volonté de sans cesse se surpasser qui force le respect. C’est aussi cet amour du genre, cette passion évidente qui ressort de chaque coup de pied, de chaque cri, de chaque chute et soubresaut. Cette ambition aussi qui peut sans doute jouer un tantinet en sa défaveur. Trouve-t-on le film trop long à 2 h 30? Pas vraiment, mais on peut vraisemblablement trouver que certaines scènes d’action du troisième acte ne sont pas aussi impressionnantes que celles du début. Ensuite, ce récit de chassé-croisé entre les différentes taupes et corps policiers ou criminels n’est certes pas original, mais il a le mérite d’être efficace.

Par rapport au premier film, on a au moins le temps ici de développer les personnages et de s’y attacher. Dur de s’éprendre véritablement de ces tueurs en série, mais dans cet univers ultraviolent et surtout fantasque, on peut compatir pour le personnage de Koso, ce sans-abri anciennement marié et père de famille qui, afin de subvenir aux besoins de sa famille, a choisi la voie des tueurs à gages. Véritable légende dans cet univers, il est respecté de tous, et avant qu’on puisse le mettre à terre, il faudra sacrifier un nombre incalculable de pions.

Une scène qui pour moi éclipse toutes les autres et est à placer au panthéon du cinéma d’action est la baston de l’émeute de la prison dans la boue. Une leçon de mise-en-scène et de montée en tension. Un triomphe d’efficacité et d’économie et l’apothéose du travail conjoint entre la star Iko Uwais et le cinéaste Gareth Evans. Dans cette cour, une pluie torrentielle, kurosawa-esque dirais-je, transforme le sol en boue. Se couvrant de cette pluie sous les toits autour de cette cour, les prisonniers s’échangent des signaux visuels. Jamais très loin, les nombreux gardes surveillent suspicieusement ce qu’il se trame. Rama, toujours sur la défensive, commence à dévisser le manche du balai qu’il tient. Un trio d’avance vers un garde, au ralenti, un couteau dans le dos, alors que la pluie cesse. La tension est palpable. Le temps est électrique. Quelqu’un se lance sur Rama, il mange en pleine figure l’arme improvisée. Quelques coups échangés plus tard, Rama se fait projeter dans l’arène. Un policier déclenche l’alarme. Des dizaines de gardes s’amènent dans la cour. La baston est lancée. Les corps se plaquent, s’élancent, glissent, se recouvrent de boue. Il n’est plus question ici de bien ou de mal. Nous assistons à un brutal ballet des corps, ces masses tournoyantes enduites de boue qui s’échauffent. Une chorégraphie dantesque qui s’appréciera sans doute au terme de nombreux visionnements. La violence comme un art, la boue comme une peinture sur ces canevas d’athlètes maitrisant un art démonstratif et hypnotisant. Une danse foudroyante que capture admirablement une caméra nerveuse et réactive. Une prouesse de mise-en-scène.

La maîtrise de l’aspect action du film n’est plus à prouver, mais je souhaiterais insister également sur le travail impressionnant de la direction photo. Certaines compositions sont véritablement magnifiques; on cadre le monde rugueux et sale d’une prison ou d’allées sombres comme s’ils étaient des châteaux. Le travail sur les couleurs et les néons éclairant de manière électrique certains lieux rappelle un certain ONLY GOD FORGIVES. On dit que l’assurance peut camoufler certaines faiblesses, et c’est l’impression qui en ressort ici. Là où le travail visuel est impeccable et en parfaite harmonie avec le sujet, je reproche à la bande-son d’être plutôt anonyme et peu mémorable. Les musiques façons hard rock et techno sont franchement quelconques et n’ajoutent pas toujours à la tension des scènes. Le spectateur est déjà bombardé par l’image, avait-il besoin de se faire massacrer les tympans également?

En un mot comme en mille, THE RAID 2 s’inscrit sans complexe aux côtés des plus grands films d’action de l’histoire du cinéma. Peut-être est-ce que le film se prend un peu trop au sérieux et souffre en quelque sorte de ses propres ambitions, mais on ne peut que reconnaitre l’audace et la confiance qui émanent du projet. Dans le petit milieu du cinéma d’action, Gareth Evans est en train de confirmer sa place parmi les grands. Il est en passe de faire pour le film d’arts martiaux ce que Leone a fait pour le western. Le changer à jamais.

8

The Raid 2 / The Raid: Retaliation / The Raid 2: Berandal – 2014 – 150 min – Indonésie, États-Unis – Gareth Evans

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