Le piège de l’ironie

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13 avril 2014 par Paul Landriau

sharknado

Peut-on consciemment produire un film culte? Ces films tellement mauvais qu’on adore les écouter, si possible entre amis, et pourquoi pas en pointer les incohérences, faiblesses et erreurs de mise-en-scène. À l’ère d’internet, de gifs résumant en quelques images à peine le moindre épisode de série télé, il est devenu pratique courante de regarder des films ironiquement. Cela n’a rien de nouveau au fond, les Ed Wood de ce monde sévissant au grand bonheur de ces aficionados du mauvais goût, cependant, l’instantanéité et la proximité qu’entraîne la toile permettent justement un dialogue entre créateurs et ce public de niche pour qui la nullité se consomme avec expertise. Bienvenue dans le monde des maîtres ès nanars.

J’ai la conviction qu’une trop grande conscience de soi nuit et invalide ce type de projet. Le vrai film culte, le vrai film de série Z plus grand que nature, celui qui épate et surprend plutôt que de répondre à un anti-cahier des charges ne peut que provenir d’un artiste sûr de soi et sincère. C’est ce qui fait qu’un film comme TROLL 2 ou encore BIRDEMIC sont des véritables perles dans le genre; le résultat est en parfaite inadéquation avec l’intention. Il suffit d’écouter le discours de James Nguyen, qui idolâtre Hitchcock, pour se rendre compte que son hommage à THE BIRDS est surréaliste.

Le collectionneur de ces trésors, le cinéphile curieux tombant sur l’une de ces perles aura bien entendu le réflexe de partager autour de lui ces plus grandioses découvertes. Au royaume de la médiocrité, rien n’est pire que la simple banalité. Un vrai film merdique se doit d’être illogique et original, à sa manière. Et ces trouvailles, aussi rares au fond qu’un chef-d’œuvre en bonne et due forme, seront forcément l’objet d’un bouche-à-oreille contagieux. On étudie l’histoire de la production de ces idioties avec autant d’entrain que celle des plus grands films spectacles. D’où un marché parallèle très lucratif dont se fera une spécialité le studio Asylum, champion incontesté des banales copies de films existants version cheap à la limite de la violation de droits d’auteur, ces TRANSMORPHERS jouant de quelques lettres à peine d’une franchise ayant rapporté quelques milliards de dollars. Bien souvent, ces désastres filmiques arriveront dans les clubs vidéo et sur les plateformes de vidéo sur demande quelques semaines après la sortie en salles de ces méga-blockbusters, question de jouer sur la notoriété de ceux-ci. Que celui qui n’a jamais loué un de ces films par inattention me jette la première pierre. Outre son programme impressionnant de contrefaçon bon marché qui n’a rien à envier au plus téméraire des Chinatowns de ce monde, le studio semble avoir un faible pour les films de requins et les dinosaures. Fétichisme juvénile bien assumé, le studio vous propose une panoplie de vues toutes plus inspirantes les unes que les autres comme MEGA SHARK VERSUS CROCOSAURUS, 2-HEADED SHARK ATTACK et MEGA SHARK VERSUS GIANT OCTOPUS. Ces titres magnifiques issus tout droit de l’imagination de préadolescents incarnent en quelque sorte l’esprit du studio; le concept d’un film est plus important que le résultat. Un modus operandi bien cynique qui semble pourtant fonctionner pour cette compagnie, qui propose bon an mal an une douzaine de titres à ajouter à votre collection de DVD et Blu-ray.

C’est donc malgré moi et un peu pour rire il faut bien l’avouer que j’accepte l’invitation de mon collègue et ami Rémi qui me propose de visionner SHARKNADO sur support Blu-ray, avec bière en renfort. Si le néologisme ne vous a pas mis sur la piste, le film s’intéresse à des tornades prenant naissance au large et aspirant des requins qui seront ensuite catapultés dans les villes concernées grâce à la magie de la physique et de la logique élastiques propres aux nanars. Autre tactique propre à cette tranche du cinéma, on tente d’attirer d’anciennes vedettes sur le déclin, question d’apposer quelques visages vaguement familiers sur la pochette. Une technique éprouvée directement empruntée à la presse à scandale. Vous pourrez ainsi assister ici au clou enfonçant le cercueil des carrières de Tara Reid et Ian Ziering, qui avaient probablement besoin d’argent.

Vous me direz que ce style de films est en quelque sorte immunisé à la critique, et je vous répondrai que malgré ma capacité à apprécier les plus grands navets, le facteur plaisir était ici presque inexistant. Bien sûr, en présence d’amis et autour d’une bière, j’ai passé un bon moment, mais j’aurais tout aussi bien rigolé devant le canal météo ou devant la boutique TVA. Il y a une limite à accepter l’incompétence au nom de l’ironie.

Qui plus est, le film n’est pas aussi farfelu qu’il aimerait le croire. Il est tout simplement profondément banal et médiocre. Alors que la technologie s’améliore de manière exponentielle, il n’est plus étonnant de voir des scènes aussi improbables qu’une tempête de requins. Nul besoin de préciser que le mariage entre ces effets spéciaux et les plans filmés est ici inexistant. N’importe quel court-métrage indépendant un tant soit peu travaillé propose des effets plus convaincants. La structure narrative est ici aussi vide qu’inconséquente. La seule formule utilisée est ici digne des jeux de rôles des années 90, partons vite du point A pour aller au point B, avant d’aller au point C. Pourquoi? Parce que. Aucune raison, aucune justification ne sont apportées au fil du récit. Même une catastrophe comme TROLL 2 apportait un semblant de message provégétarien afin d’expliquer un minimum l’agissement des personnages. Ici, on se résigne à multiplier les plans de bulletins de nouvelles qui nous informent d’un vague réchauffement climatique qui expliquerait à lui seul la prémisse.

Passe encore un concept improbable si au moins les scènes avaient du mordant, de l’ambition, de l’originalité, quelque chose, n’importe quoi! Ici, au moins le quart du film se déroule dans la voiture, avec ces plans extrêmement lâches où l’on voit clairement à l’arrière-plan blanc que ce fût tourné en studio, à un autre moment que les plans larges.

Comme un hamburger bon marché, on fourre ici le plus grand nombre de plans inintéressants provenant de sources diverses, certains plans ici clairement achetés dans des banques d’images, dont la résolution est parfois très basse afin de proposer une boulette semi-digestible. Le film semble avoir la forme d’un long-métrage, mais c’est bien parce qu’on a gardé tout le gras. Même à 86 minutes le film semble interminable.

Le film n’est ni un délicieux navet ni une sincère tentative qui aurait complètement raté. C’est le produit cynique d’un studio travaillant à la chaine et de manière formatée afin de régurgiter des semblants de films. Le plus malheureux est que cette compagnie semble naviguer sur les zones grises d’un flou judiciaire et multiplie les techniques de fausse représentation. À l’heure où n’importe quelle photo de chien capturée dans un moment cocasse fait le tour du monde à grand renfort de partages et de likes, ce film fut l’objet d’un buzz inattendu grâce à Twitter. Non content d’avoir bénéficié de publicité gratuite donnant à ce film le statut de film phare du groupe, la compagnie se tourne maintenant vers les plateformes de microfinancement afin de financer la suite qui sera plus ambitieuse nous promets-on. Ainsi, pour une cinquantaine de dollars, il est possible de nommer un requin. Je ne partagerai pas le lien pour cette campagne, car je ne peux m’empêcher de croire qu’on se moque du fan et de sa fidélité. Est-ce qu’en 2014 le chic est de financer d’avance un navet autoproclamé qui s’assurera d’être assez incompétent afin de satisfaire un public ciblé? Est-ce l’aboutissement ultime de la postmodernité? J’ose croire que non.

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Sharknado – 2013 – 86 min – États-Unis – Anthony C. Ferrante 

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