Cinéma concret

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7 avril 2014 par Paul Landriau

Que ta joie demeure

Il y a dans le cinéma de Denis Côté quelque chose comme une volonté de défier le critique, le programmateur de cinéma ou encore l’historien. Comment au fond catégoriser et décrire un film tel que celui-ci? Mélangeant les genres et travestissant les règles classiques, Côté se fout de faire du cinéma accessible. Pire, il le craint, semble-t-il. QUE TA JOIE DEMEURE se veut autant une symphonie industrielle comme pouvait le faire Alain Resnais qu’une comédie absurde. Une sorte de faux éloge du travail déguisé en voyage sensoriel évoquant le meilleur du cinéma de science-fiction.

Le cinéaste se donne des canevas extrêmement précis et rigoureux afin de trouver à travers quelques techniques particulières de la matière purement cinématographique. La caméra, toujours fixe, sur trépied, effectue à quelques reprises de lents zooms, aspirant ainsi le regard du spectateur. Ces enchainements ont quelque chose de mécanique et d’hypnotisant. Ces compositions méticuleuses sur lesquelles peut insister Côté parfois pendant 1 ou 2 minutes (dans un court film de 1 heure 10) sont tantôt magnifiques, tantôt surprenantes, jamais superflues. On sent le travail rigoureux de montage, où chaque plan se découvre avec hâte et envie. Ce sont des usines tout ce qu’il y a de plus banales, mais à travers le ciné-œil de Denis Côté et de sa directrice photo Jessica Lee Gagné, les mouvements de masses inorganiques prennent vie. Si le film est agréable pour la vue, il est divin pour l’ouïe. Collaborant une fois de plus avec le concepteur sonore Frédéric Cloutier, Côté nous propose un univers cohérent dans l’ensemble de son œuvre et pourtant distinct. Ici, sans toutefois imposer une rythmique, les saccades des machines, leurs vrombissements et résonnances créent une ambiance singulière et envoutante. Cloutier possède la latitude afin de créer une trame sonore se rapprochant des principes de la musique concrète, le matériau principal étant des bruits du quotidien, des bruits qui nous entourent. Cloutier dirige donc un orchestre symbolique de dizaines de musiciens qui travaillent toujours à la même cadence, et en tire une symphonie industrielle subtile et personnelle. De trouver un sens, une prose sonore à travers la cacophonie sonore à laquelle on s’imagine qu’il fût confronté lors du tournage est simplement fantastique. Cet espace créatif, il le doit d’abord à Denis Côté, qui a le grand mérite de toujours proposer des récits filmiques qui sont propices à des utilisations ingénieuses du son.

Ce que le film accomplit à travers la documentation filmée, à travers une expérience sensorielle saisissante, souffre cependant de son passage forcé à la fiction. Une véritable cassure s’opère, semblable à ce relais de genre effectué dans CARCASSES, qui n’est pas aussi harmonieuse que l’on aurait souhaité. Alors qu’il filme d’abord de véritables employés d’usine, gardant une distance respectueuse, autant avec la caméra que le micro, Côté s’amuse ensuite avec des acteurs, qui aussi « justes » soient-ils, semblent peiner avec des dialogues faibles et absurdes. On peut déceler une humanisation des machines, tout comme une machination des humains. On pense à cet homme qui conte une histoire de son pays dont la chute est franchement décevante en dépit de son entrain apparent. Ou alors cet autre homme qui répète une maxime de manière aussi enjouée que fausse. « Travailler fort n’a jamais tué personne, mais à quoi bon tenter le risque? » Ce plan étant suivi d’une succession de portrait d’employés accroupis, écrasés, endormis, lassés. L’effet porte à sourire mais on ne peut s’empêcher de regretter la première partie plus captivante. La lente plongée dans un monde onirique, la découverte d’un univers captivant laisse place à une succession de gags de mise-en-scène. Peut-être Côté souhaitait absolument désarçonner le spectateur, mais au lieu d’un regain d’intérêt, il nous perd. Question de sensibilité personnelle sans doute.

Un personnage énigmatique fait son apparition dans le film, comme une sorte d’écho provenant de VIC + FLO; un jeune garçon jouant du violon de manière imparfaite. Alors que le trompettiste venant narguer les protagonistes de son précédent long-métrage, ici le violoniste sourit aux personnages, il semble plutôt amusé que moqueur. Serait-ce la figure du cinéaste? Son double, comme un artiste éprouvant énormément de plaisir avec son instrument, soit ici la caméra-œil comme l’aurait pensé Dziga Vertov? Ou encore serait-ce un appel au spectateur, à cesser de prendre le film trop au sérieux, à trouver de l’humour même dans le plus mécanique des récits, à voir la poésie dans le plus industriel des films? Comme toujours, ne comptez pas sur Côté pour vous donner la bonne clé, cependant, soyez sûrs qu’il vous donnera matière à réflexion. C’est pourquoi c’est l’un de nos plus grands cinéastes.

6

Que ta joie demeure – 2014 – 70 min – Canada (Québec) – Denis Côté

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