Légende ère

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2 avril 2014 par Paul Landriau

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Il existe certains projets mythiques dont on aime se rappeler la légende entre cinéphiles. Ce murmure passionné où l’on a du mal à distinguer le fait de la fable anime les conversations autour de ces films perdus, détruits ou altérés. Qui ne souhaiterait pas voir la version intégrale de GREED, ou encore le MAGNIFICENT AMBERSONS comme l’avait imaginé Orson Welles? Encore plus matière aux ouïes-dires, racontars, anecdotes et suppositions sont ces projets qui n’ont jamais vu le jour. C’est ce DON QUIXOTE de Terry Gilliam (qui, semble-t-il, pourrait bel et bien se produire dans les prochaines années), c’est ce NAPOLÉON de Kubrick, œuvre qui se voulait définitive pour laquelle le cinéaste avait déjà écrit un scénario et effectué une recherche monumentale. L’un de ces mythes qui font rêver, c’est le DUNE d’Alejandro Jodorowsky, cinéaste adulé au début des années 70, figure phare du mouvement psychédélique, auteur, poète et philosophe à ses heures, mais surtout, et c’est ce qui nous importe ici, le plus incroyable, volubile, passionné et inspirant sujet d’entrevue.

Ce que ce documentaire nous rapporte ici, c’est le souffle de folie qui animait Jodorowsky, qui, suite à deux succès financiers imposants (EL TOPO et HOLY MOUNTAIN) se fut offrir une offre de production par le producteur Michel Seydoux. « Je veux produire ton prochain film. Fais ce que tu veux. » Spontanément, Jodorowsky répondit « Dune! », sans même avoir lu le bouquin. JODOROWSKY’S DUNE, c’est l’aventure folle et plus grande que nature d’une époque qui nous semble révolue du cinéma, celle de la grandeur des années 70 où le cinéaste auteur régnait en roi. C’est l’époque des Coppola et Lucas et Scorsese et Bertolucci et Tarkovsky. Afin d’écrire son scénario, Jodorowsky s’installa dans un château français que lui loua Seydoux, rien de trop beau! Le cinéaste avait l’intention de changer spirituellement le public mondial, pourquoi pas. Il voulait recréer l’effet des drogues hallucinogènes, sans y avoir recours. Son récit, très peu fidèle au livre original d’ailleurs, aurait supposément donné un film d’une durée de 12 heures. La durée n’est d’ailleurs qu’un des aspects de cette grandiloquence insouciante.

Pour former son équipe technique et son casting, Jodorowsky se fie plutôt à l’instinct qu’au curriculum vitae. Il nous raconte comment il a envoyé paître les membres de Pink Floyd qui mangeaient des hamburgers alors qu’il leur offrait « le plus grand chef-d’œuvre cinématographique de l’histoire de l’humanité ». Il souhaitait engager un groupe populaire rock ou hard pour chaque planète parsemant le récit intergalactique. Nous sommes après 2001 mais avant STAR WARS; Jodorowsky rencontre le responsable des effets spéciaux du chef-d’œuvre de Kubrick, et au bout de quelques minutes, décide de quitter, n’aimant pas son esprit trop technique et pas assez spirituel. Ce qu’il avait de besoin n’était pas une équipe, nous dit-il, mais une armée de fidèles. « Je serai leur prophète! » nous dit un Jodorowsky encore si énergique et passionné, malgré son âge avancé.

Pour son casting, il parcourt le globe afin de rassembler des personnages hétéroclites tels Mick Jagger, Orson Welles, Salvador Dali et sa femme à l’époque. Le documentaire multiplie les anecdotes incroyables et révélations pas possibles. On songe assez rapidement que le temps a embelli cette histoire, que Jodorowsky en rajoute, et puis pourtant, même si c’est le cas, le documentaire nous prouve qu’un bon conteur peut nous captiver; qu’importent les faits!

Pour briser la monotonie qui pourrait s’installer, le réalisateur Frank Pavich a la bonne idée de filmer les croquis, sketches, illustrations de la dream team assemblée par Jodorowsky; le storyboard de plusieurs centaines de pages du bédéiste Moebius, les peintures inquiétantes et sombres de Giger ainsi que les vaisseaux spatiaux colorés de Chris Foss, jusque là illustrateur pour les couvertures de romans de science-fiction. Pavich s’entretient également avec des collaborateurs du projet, comme Michel Seydoux, très généreux ici et nostalgique, ou encore le fils de Jodorowsky, qui a subit un entraînement intensif à raison de six heures par jour pendant 2 ans pour le rôle de Paul Atréides, le protagoniste du récit, qui sera interprété par Kyle MacLachlan dans la version de David Lynch.

Car, et c’est bien le tragique de l’histoire, la bible de préproduction du projet qui a circulé, suppose-t-on, dans les couloirs d’Hollywood aura inspiré de nombreux films par la suite, de STAR WARS à ALIEN de Ridley Scott à la version de Lynch. Petit moment sympathique d’ailleurs lorsque Jodorowsky nous avoue qu’à l’époque, il se consolait en pensant que Lynch était le seul autre cinéaste capable d’en faire un grand film, et ensuite petite revanche personnelle lorsqu’il s’esclaffe de l’incohérence et de la médiocrité du long-métrage dans une salle obscure au début des années 80.

Ce récit filmé par Pavich sera forcément plus apprécié par ceux qui au-delà du résultat s’intéressent au parcours qui mène à un long-métrage. Bien plus qu’un simple making-of, le film se veut aussi un regard idyllique vers une autre époque, où il nous semble régnait un peu plus de génie et de folie. Accompagné de musique électro et psychédélique, le documentaire reste cependant assez sobre et laisse toute la place à Jodorowsky afin qu’il  nous conte le récit dans ses propres mots, ce qui à coup sûr reste la meilleure manière de découvrir cette préproduction invraisemblable, au risque de douter de l’entièreté de la véracité de son récit. Rythmé et divertissant, le documentaire se place aisément et sans complexes aux côtés des meilleurs films sur le cinéma tels HEART OF DARKNESS, THE KID STAYS IN THE PICTURE et INSIDE DEEPTHROAT. Parce que le récit d’un voyage peut parfois éclipser celui-ci.

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Jodorowsky’s Dune – 2013 – 90 min – États-Unis, France – Frank Pavich

Une réflexion sur “Légende ère

  1. […] pour la sauver. Ici, Jodorowsky réussi à placer les fondations de son œuvre, et si le poids du projet de l’adaptation de DUNE a fait échouer une bonne partie de sa construction, on ne peut que se réjouir qu’il soit […]

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