Tradition orale

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19 mars 2014 par Paul Landriau

nymphomaniac

Est-ce qu’un texte devrait se lire dans son contexte? C’est un débat vieux comme le monde. Devrait-on même savoir qui signe un film; devrait-on visionner les bandes-annonces, lire les entrevues des artisans d’une œuvre afin d’en saisir le sens le plus juste — si cela est possible —; devrait-on prendre en compte les films antérieurs d’un cinéaste afin de juger de son dernier opus? Je crois qu’inévitablement, qu’on le veuille ou non, nous vivons dans une société hypermédiatisée et intertextuelle; l’omniprésence du marketing et des messages, des médias sociaux changent notre regard sur le cinéma. Ce que j’aborde, c’est l’au-delà du film. Alors qu’un texte, un film, devrait pouvoir se comprendre de lui-même, en tant que tel, une certaine connaissance, un certain contexte sont parfois nécessaires voire cruciaux afin de saisir les intentions d’un créateur, la démarche d’un artiste. Certains films font d’ailleurs énormément appel à ces signes extérieurs, à des affects extradiégétiques, à une compréhension intermédiale. NYMPHOMANIAC est de ceux-là.

D’une, avant même le début de la projection, un intertitre nous annonce que cette version est la version courte et « censurée » des producteurs que le cinéaste Lars von Trier a approuvée, mais à laquelle il n’a pas contribuée. Ce film nous arrive donc dans un diptyque totalisant 4 heures, dans une version censurée qui en possède que le nom. La version du réalisateur (d’une durée de 5 heures 30!) arrivera éventuellement, sans doute directement en support DVD et Blu-ray. Si le titre du film n’était pas assez explicite, on le confirme; le film traite bel et bien des aventures tordues et farfelues d’une nymphomaniaque. Vous êtes avertis. Un petit conseil à ceux qui songent à aller voir le film, essayez de vous enchaîner les deux volumes à la suite, car il n’y a guère de conclusion à la première partie, on est bel et bien en présence d’un gros film coupé en deux. Il est d’ailleurs intéressant de constater qu’autant le distributeur américain que québécois ont décidé de proposer le film en vidéo sur demande le jour même de la sortie en salles. Il est vrai que la nature quasi pornographique du film incite peut-être les âmes plus timides à affronter cet opus dans l’intimité.

Le titre du film est à l’écran, comme sur les affiches publicitaires inspirées, entrecoupé de parenthèses suggestives. NYMPH()MANIAC, au-delà du jeu visuel bien trouvé renvoie à la structure dichotomique et autoréflexive du film. Le film en effet multipliera les digressions, parenthèses et flashbacks, les personnages commentant la structure du film et de nombreux indices structurels rappelant constamment au spectateur qu’il écoute une construction narrative, comme ces personnages qui éventuellement se contentent de lettres de l’alphabet comme prénom. C’est l’histoire de A qui rencontre B et couche avec C et D. Ce troisième volet de la trilogie de la haine (après le douloureux ANTICHRIST et le majestueux MELANCHOLIA) est également le plus brechtien.

Le film s’ouvre sur un prologue auditif que n’aurait pas renié Lynch. Dans une ruelle crasse git notre Charlotte Gainsbourg, évanouie. Visiblement inspirante pour von Trier, elle joue ici le personnage de Joe; pseudonyme marquant le problème d’identité sexuelle accolé à sa protagoniste. Le film se veut, entre autres choses, une étude de genre. Il est d’ailleurs bon de se rappeler que Zentropa, la boîte de production de von Trier, a produit au début des années 2000 quelques films pornographiques dits « féministes », qui ont fait scandale chez les uns et furent salués chez les autres. Il semble bien que peu importe ce à quoi le danois cinéaste touche, il ne laisse personne indifférent. NYMPHOMANIAC se voudrait donc un peu comme l’extension de cette démarche singulière; un projet fort louable selon moi. Pourquoi en effet serait-il impossible ou incongru pour une femme de porter un film pornographique sur ses épaules? N’ont-elles pas des désirs également?

Après ce prologue donc, un autre habitué du cinéma de von Trier entre en scène, Stellan Skarsgård, qui joue ici le rôle d’un intellectuel juif, Seligman — qui est antisioniste, mais pas antisémite tient-il à préciser (autre référence intertextuelle possible à la fameuse controverse de la conférence de presse cannoise de 2011) —, qui offre son aide à cette femme inconsciente. Refusant l’aide de la police, elle accepte une tasse de thé chez Seligman. Tout le reste du film sera alors un aller-retour entre l’histoire sulfureuse et provocante que nous conte Joe et les digressions intellectuelles et improbables de Seligman. Une sorte de jeu oral du chat et de la souris ou une joute mentale où l’argument ultime est de savoir s’il faut juger ou non le personnage de Joe.

La structure a de quoi agacer; le récit de Joe, passionnant par moments, certaines scènes étant de merveilleuses trouvailles de cinéma, se retrouvant constamment interrompu par les métaphores et théories de Seligman qui compare tantôt la séduction à une partie de pêche, tantôt la femme à une mouche dite nymphe, tantôt la fellation comme manière de préserver la qualité reproductrice du sperme. Le ridicule est assumé; le personnage de Joe indiquant même à Seligman à un moment précis que sa dernière digression est « la plus faible ».

Lars von Trier prend ici des airs de Foucault qui anticipaient les critiques possibles et y répondaient préventivement à l’intérieur même d’un texte. Le combat oratoire entre Joe et Seligman prend ici des allures de faux débat entre artiste et intellectuel, ce dernier tentant de justifier ce premier et de trouver du sens là où il n’y en a pas forcément. Évidemment, dans ce combat mené par von Trier, le rôle de l’intellectuel est bien plus méprisé que celui de la femme/artiste forte, indépendante et vivante. L’intellectuel, vierge cela va de soi, n’a guère que les livres pour le réconforter. La femme, la nymphomaniaque, malgré toutes ses faiblesses, malgré ses errances est la véritable star du film; on ne peut que l’idolâtrer.

Outre cette forme chapitrée, dont les personnages eux-mêmes vont commenter la structure (« quel nom vais-je donner à ce chapitre? »), le film se veut donc une réflexion sur la place du sexe au cinéma. Le projet ici évoque la révolution sexuelle des années 70 où Hollywood était sur le qui-vive suite au succès phénoménal d’un DEEPTHROAT par exemple. La fusion évoquée alors n’eut pas lieu, mais il est intéressant de constater que le sujet est plus que jamais sur toutes les lèvres dernièrement, avec des cinéastes de renom comme Steve McQueen, Abdellatif Kechiche ou encore Alain Guiraudie qui brouillent les limites entre cinéma d’auteur et érotisme underground. Peut-être est-ce un effet générationnel, mais rien ne m’a choqué dans ce NYMPHOMANIAC. Rien de comparable avec ce qu’on retrouvait dans ANTICHRIST par exemple. Le ton du film est d’ailleurs fondamentalement différent. Ici, on joue la comédie, le rire n’est jamais bien loin. Les parallèles improbables, comme le nombre de coups de bassin formant la suite des nombres de Fibonacci et les différentes illustrations comparant l’homme au poisson donnent plus à sourire qu’à frémir. Les deux volumes font un peu d’office des deux revers d’une même médaille, celle de la dépendance. Alors que le premier volume est beaucoup plus léger et positif, le deuxième volume visite plutôt les travers et la débauche vers laquelle mène forcément toute dépendance. Encore ici cependant, une fameuse scène de trip à trois interraciale (dont fût tirée la première image publiée du film) évite la tragédie pour retrouver rapidement la farce, si ce n’est en empruntant le détour du malaise.

La mise-en-scène est donc par moments inspirée, mais ce choix structurel ne plaira pas à tout le monde. L’ensemble des comédiens est juste, certains acteurs proposant quelques morceaux de bravoure, comme Uma Thurman qui utilise son unique scène afin d’en faire un point fort du film. La photographie est très belle, un chapitre usant d’un noir et blanc agréable. Un personnage du film, interprété par Jamie Bell, semble le double du cinéaste. Cet « artiste », un beau jeune homme reclus, organise des performances incomprises dans lesquels il torture de jeunes femmes (actrices?) qui inexplicablement reviennent constamment attendre des heures durant dans la salle d’attente (d’audition?). Joe va d’ailleurs en tomber amoureuse. Il serait d’ailleurs facile de taxer ce personnage de misogyne, mais ce serait faire l’impasse sur son art.

S’attendait-on cependant à quelque chose de plus consistant, de moins frivole? Peut-être, possible. Est-ce que le matraquage publicitaire promettait un autre film? Sans doute. Mais chose sûre, Lars von Trier a le mérite d’essayer de nouvelles idées, de nous déjouer là où on ne l’attendait pas. Ultimement, le film ressemble plutôt à une réaction qu’à une action. Comme s’il prenait à parti ses dénigreurs afin de leur mettre au visage leur ridicule. Aussi ambitieuse soit sa réponse, on préfère lorsqu’il poursuit son travail de manière autonome. Gageons que ce projet ne sera qu’une parenthèse dans son œuvre.

7Nymphomaniac: Vol. 1 *version censurée – 2013 – 118 min – Danemark, Allemagne, France, Belgique, Royaume-Uni – Lars von Trier

7

Nymphomaniac: Vol. 2 *version censurée – 2013 – 123 min – Danemark, Allemagne, France, Belgique, Royaume-Uni – Lars von Trier

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