Mémoires affectives

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13 mars 2014 par Olivier Bouchard

alain resnais

 « Il n’y a absolument pas de flash-back ou quelque chose de ce genre. » -Alain Resnais

Si l’esthétique de Resnais vient se placer comme l’antithèse du flash-back, c’est qu’elle aspire à une nouvelle représentation cinématographique du temps et des souvenirs. Le réalisateur affirmera rechercher l’ordre affectif au profit du récit chronologique. Deleuze parle d’un cinéma qui « n’a […] qu’un seul personnage, la Pensée »1. Le flash-back, c’est cette technique qui permet de réduire le souvenir à une narrativité causale. Le souvenir, chez Resnais, est une part indissociable du temps et devient, souvent, impossible à différencier des temps présent et à venir. C’est ainsi que les camps de concentration sont toujours habités par les morts dans NUIT ET BROUILLARD ou encore que l’esprit humain se développe en continu dans TOUTE LA MÉMOIRE DU MONDE. L’idée esthétique d’un cinéma joué que par la Pensée traverse l’œuvre du cinéaste, même si elle se fera plus subtile en fin de carrière, sautant allègrement la frontière entre le documentaire et la fiction parce que, de toute façon, chez lui, l’un et l’autre sont une même forme de cinéma.

Voilà qu’Alain Resnais est mort et qu’il me revient la tâche de revenir sur sa carrière. C’est moi, bien sûr, qui adorais son œuvre plus que tout, mais il me semble tout de même impossible de faire une cartographie valable de celle-ci, tant elle est monumentale et variée. Je ressens le besoin de me justifier : je ne peux que faire état de ma vision de celle-ci. En raconter mon ordre affectif. Ce sera mon minuscule hommage.

Comme pour beaucoup, la filmographie de Resnais s’ouvre et se termine pour moi avec L’ANNÉE DERNIÈRE À MARIENBAD. Premier film vu qui, alors, m’était impénétrable et qui, avec le temps, est devenu celui auquel, tous cinéastes confondus, je suis revenu le plus régulièrement. Si, je l’ai exprimé en ouverture du texte, le cinéma de Resnais n’a comme protagoniste que la Pensée, L’ANNÉE DERNIÈRE en est la représentation la plus claire. Le film ne peut prendre son sens que lorsqu’il est vu comme tel. Pensée d’un cinéaste doublée à celle d’un écrivain ou, encore mieux, pensée de cette femme, A, occupée par les paroles d’un homme qui la harcèlent. Que la pensée soit définie, ici, n’a pas d’importance : ce que L’ANNÉE DERNIÈRE montre aussi, et ce sera un autre thème majeur du réalisateur, c’est que le tout peut être considéré comme un jeu. Jeu qui, ici, se déroule par déduction d’élément. Que reste-t-il lorsqu’il ne reste que l’élément principal? Le film montrera, par montage, le personnage féminin. Encore une fois, l’issu du jeu et elle aussi est sans importance, il ne suffit que d’y jouer.

C’est ce que le réalisateur fera toute sa carrière durant, laissant au spectateur le choix d’adhérer à des règles plus ou moins établies. Le jeu n’est pas nécessairement heureux (il ne l’était pas dans NUIT ET BROUILLARD, il ne l’est pas plus dans MON ONCLE D’AMÉRIQUE), mais essaie d’ouvrir à une perception différente des choses auxquelles il s’attarde. Le cinéma de Resnais n’est donc jamais défini, toujours en changement d’une œuvre à l’autre, même si celles-ci se complètent et se répondent.

À L’ANNÉE DERNIÈRE À MARIENBAD suit chronologiquement et thématiquement MURIEL, qui reprend les formes du premier dans un contexte plus concrètement actuel, mais aussi JE T’AIME JE T’AIME, qui utilise aussi un montage dirigé par l’affect, mais, cette fois-ci, justifié dans la narration par l’entremise de la science-fiction. Toutefois, le réalisateur qui a atteint en quelque sorte une certaine perfection d’une idée avec L’ANNÉE DERNIÈRE s’essaie à d’autres niveaux.

Son expérimentation se fera plus ludique en fin de carrière. Il passe alors par un regard sur le jeu inspiré le théâtre (SMOKING/NO SMOKING) de la comédie musicale régie par la culture populaire (ON CONNAIT LA CHANSON) pour suivre avec un autre film musical en mode théâtral (PAS SUR LA BOUCHE) et revenir à une adaptation théâtrale qui aurait tout aussi bien pu être, à en voir l’esthétique, un film musical (CŒURS). La démarche parait brouillonne dans la folie avec laquelle il s’attaque aux œuvres adaptées tout comme Resnais semble y trouver une certaine constance, tant ces œuvres lui semblent personnelles. À la pensée des personnages qui était le moteur de ses premiers films de fiction est ici substituée la pensée de l’auteur, qui régit des récits qui n’ont peu ou aucun semblant de réalité. Dans cet esprit, il rejoint parfaitement Christian Gailly, qu’il adapte dans ce qui sera peut-être, à mon sens, son dernier grand film : LES HERBES FOLLES. On trouve, dans le livre comme dans le film, le même désir de surprendre, le même jeu taquin où les artistes en roue libre semblent tout essayer ce qui leur passe par la tête, par plaisir. Les deux œuvres partagent beaucoup d’idées, mais le changement de médium donne une nouvelle face à celle-ci. Alors que de prime abord, les mots de Gailly semblent inadaptables au cinéma, une nuance s’impose : ils peuvent exister au cinéma, mais que sous l’œil de Resnais.

Je rate par économie plusieurs films qu’il ne faudrait pas ignorer. L’AMOUR À MORT et PROVIDENCE méritent à mes yeux une mention particulière. Le réalisateur aura ses ratés pour chaque public différent, mais la variété de l’œuvre l’excuse, tant on trouvera ailleurs un de ses films qui n’a qu’en commun avec l’autre l’esprit qui les habite.

Resnais est mort. Ses détracteurs en penseront peut-être autrement, mais je crois que son œuvre est bien apparente dans le cinéma contemporain, populaire ou non. Par naïveté volontaire – l’heure n’est pas au cynisme –, j’y vois l’influence d’un grand, et non une réappropriation vulgaire d’une figure culturelle. Resnais est l’artiste qui a permis à son art de représenter la Pensée et les souvenirs. Il est de ceux qui ont utilisé la subjectivité alors trop souvent cachée du dispositif cinématographique pour l’ouvrir à un nouveau monde esthétique et thématique. Son œuvre, on peut la voir présentement dans le cinéma mondial et je suis persuadé qu’elle continuera à y être présente, même inconsciemment. Le cinéma comme pensée sera  un souvenir, si l’on peut dire, et non un flash-back. Il suffira d’y être attentif pour pouvoir le voir.

Notes

1. Deleuze, Gilles. [1985] 2009. Cinéma 2 : L’image-temps. Coll. Critique. Paris : Les éditions minuits.

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