Dernier tour de piste

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28 février 2014 par Paul Landriau

THE WIND RISES

S’ouvre enfin au Québec le plus récent film du mythique Hayao Miyazaki, cinéaste d’animation qui a cofondé le Studio Ghibli avec son partenaire, également cinéaste, Isao Takahata. Leur premier grand coup d’éclat fût la sortie conjointe en 1988 d’un double feature incroyable, celui du TOMBEAU DES LUCIOLES (HOTARU NO HAKA) et de MON VOISIN TOTORO (TONARI NO TOTORO). 25 ans plus tard, la renommée du studio n’est plus à faire, comme l’aura de respect qui entoure ces deux légendes. Il y aurait même eu la volonté initiale de répéter l’exploit et de sortir leurs nouveaux longs-métrages la même journée au Japon. Cependant, le film de Takahata fut repoussé au mois de novembre, tandis que le film de Miyazaki est sorti quelques mois plus tôt. Espérons pouvoir visionner ce premier, L’HISTOIRE DE LA PRINCESSE KAGUYA (KAGUYA-HIME NO MONOGATARI), qui, pour l’anecdote, s’est mieux placé dans le classement annuel de la revue Kinema Junpo que l’offrande de Miyazaki.

Le flair, le savoir-faire, la passion qui anime le maître Miyazaki ne sont bien sûr plus sujets à contestation. Avec sa dizaine de longs et autant de courts à sa fiche, il s’est assuré une place définitive dans le livre de l’histoire de l’animation, et même dans l’histoire du cinéma tout court. Il ne faut toutefois pas confondre révérence et fausse politesse.

Dans ce film donc, comme toujours, une virtuosité du mélange des couleurs douces; une trame sonore composée par Joe Hisaishi, encore et toujours enchanteresse et inspirée — Miyazaki tiendrait dans ce collaborateur au moins une partie de la magie de son univers —; un plaisir du mouvement et de l’image qui prend forme, qui prend vie. Ce vent qui se lève, c’est celui qui fait se mouvoir les décors et la nature autour, c’est celui qu’on doit surmonter à bord de ces avions aux lignes et tracés soignés et calculés. Ces avions comme le symbole d’une construction auquel on consacre toute son énergie mais aussi ses réflexions; symbiose parfaite du rapport de l’art à la science. L’idée au service de l’idéologie, l’instrument commercial auquel on veut assigner un souffle de vie, de génie. LE VENT SE LÈVE, encore et toujours, et on doit chercher à vivre, à survivre malgré tout. Ces quelques lignes d’un poème français, qu’on murmure avec respect et admiration, pour l’amour d’une langue exotique, comme l’apothéose d’une culture spécifique. Un avion germanique que l’on tente de dompter; peut-il nous livrer ses secrets?

Le Japon ainsi, toujours en contradiction; Jiro comme représentation de la force tranquille japonaise. Jiro, notre protagoniste, est rêveur, mais concentré. Il admire le travail bien fait des avions italiens de Caproni qui vient guider ses rêveries, moments tellement cinématiques, cinépoétiques oserait-on, où les abracadrabances physiques du mouvement des avions et de leur morphologie apportent parfois un murmure d’inspiration que Jiro tentera d’appliquer à son réveil. Jiro, qui n’a malheureusement que des cigarettes japonaises à fumer, qui ne sont pas aussi goûteuses que les allemandes, un monde global en pleine mutation des pouvoirs économiques et politiques dans la première moitié du XXe siècle. Son ami d’enfance, tantôt collègue tantôt figure de grand frère, qui n’a le zeste d’authenticité et de spontanéité de Jiro mais s’efforce d’étudier et de recopier les bonnes idées étrangères. Deux attitudes pour deux résultats distincts, Jiro concevant bien évidemment les avions les plus gracieux et par extension, japonais.

Que sépare la peinture de l’animation sinon le mouvement des feuilles des arbres bercées par le vent? De NAUSICAA à PORCO ROSSO en passant par certains courts, Miyazaki plonge à cœur perdu dans l’évocation de ces vols planés, de ces pirouettes aériennes qui sont le désir de l’homme depuis des millénaires. Caproni dira à Jiro que les ingénieurs construisent des machines à (et de) rêves, peu importe l’usage ultérieur qu’on en fera. Miyazaki nous montre que le pinceau peut nous élancer dans les airs. Une brise tantôt inquiétante tantôt romanesque, qui fait par exemple s’éloigner un parasol qui scellera la rencontre de Jiro avec sa future femme.

Et pourtant, Jiro n’est pas tout à fait en paix avec lui-même. Il jongle comme il peut entre les attentes de l’armée japonaise avec qui il entretient un rapport moral ambigu, les ouïe dires d’une guerre qui dépasse les frontières de l’Asie, les rumeurs d’un Reich bien menaçant, mais aussi la maladie, qui inévitablement s’attaque à l’être aimé.

Que ce soit au raz le sol ou en perçant les nuages, le cinéma de Miyazaki excelle dans la prise de points de vue uniques et de l’ordre de l’enfance. Il n’a pas son pareil pour dépeindre des univers fantasques et contes enfantins. Miyazaki serait au fond un peu cette Alice qui s’est perdue au pays des merveilles. C’est pourquoi on préfère un univers bariolé et décousu comme celui de PONYO qu’un monde plus réaliste où Miyazaki tente de trouver sa place et sa position. Le traitement de la romance est d’ailleurs particulièrement navrant et simpliste. À ce compte, on aurait préféré l’évocation plutôt que d’y consacrer grosso modo la seconde moitié de cet opus qui commençait il faut le dire de manière somptueuse. Car entre une histoire de l’aviation comme l’avait produit Walt Disney lui-même, un portrait géopolitique d’un Japon appauvri par la guerre et la biographie d’un ingénieur génie malgré lui, on sent que Miyazaki ne sait où donner de la tête. Le récit se perd ainsi et plutôt que des arabesques voltigineuses, on assiste parfois à des toussotements dans la narrativité, comme si le fil conducteur manquait de propulsion. L’avion parfait serait aussi solide que léger, aussi souple que résistant. Malheureusement, ce film, après un décollage parfait, effectue plusieurs soubresauts, et la destination finale n’est pas ce qu’on avait escompté.

Reste une expérience sensorielle comme toujours emballante et un travail sonore inédit, du moins à notre connaissance. Ainsi, afin de donner du corps et de l’âme à ces avions qui occupent la place centrale du récit, le métal se meut comme une peau, les ailes plient parfois comme des membres, une fenêtre s’ouvre ou se referme comme une paupière résistant au souffle. Le bruitage d’ailleurs est intégralement réalisé à l’aide de bruits buccaux, conférant à ces différents modèles plus de personnalité que certaines figures du film — on pense notamment à Nahoko, figure tragique de femme condamnée, qui n’a pas la profondeur des personnages féminins dont nous a pourtant habitués Miyazaki par le passé. Outre les séquences rêvées, l’épisode du grand tremblement de terre de Kanto en 1923, qui en quelque sorte délimite notre connaissance du cinéma japonais, l’avant étant presque entièrement perdu cette journée-là, est magistralement représenté ici, encore une fois appuyé par un bruitage à base de voix, de gorges, de résonnances humaines. S’y dégage une impression de travail artisanal, au sens le plus noble du terme, celui du métier auquel on s’applique, pour lequel on a acquis une expertise qui ne s’obtient qu’au bout d’années, voire de décennies. Alors que le cinéma d’animation dit en « 2D », ou « à la main », termes problématiques, n’est plus que vestige ou encore le terrain d’exercice pour de jeunes créateurs en manque de moyens, il semblerait bien que le Japon possède encore ces quelques cinéastes de métier qui on l’espère seront transmettre leur savoir-faire et surtout leur passion à une relève qui devra moderniser son approche tout en prenant en compte les traditions respectées jusqu’alors. S’il devait bel et bien s’agir du dernier film de Miyazaki — nous ne sommes plus à une annonce de retraite près —, nous aurons eu la chance d’être témoins d’un grand artiste qui tire sa révérence. Son dernier spectacle n’a ni la vigueur ni la magie de ses plus belles années, mais il a tant à offrir et à méditer qu’on se portera volontiers à la redécouverte.

6

Kaze tachinu (Le vent se lève) – 2013 – 126 min – Japon – Hayao Miyazaki

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