Pèlerinages

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24 novembre 2013 par Olivier Bouchard

manakamana

Pour visiter le temple du Manakamana, au Népal, sans avoir à gravir soi-même la colline sur laquelle il se trouve, il faut prendre un téléphérique sur 2,8 km, pour un peu plus de dix minutes. MANAKAMANA, le nouveau film du Sensory Ethnography Lab, reconnu l’an passé dans le monde cinématographique grâce à LEVIATHAN, montre onze voyages différents, allant vers ou retournant du temple, du dit périphérique.

L’ambition, ancrée directement dans l’expérimental, se dessine à mesure que le film avance. Les premiers voyages présentés – des personnes seules, qui ne diront jamais un mot – semblent ne faire qu’un état de fait. Le tout en plans fixes, il ne reste que le décor qui défile – le même qui défilera onze fois – et les habitants du périphérique qui semblent vouloir agir, sans grand succès, comme si la caméra n’était pas là. Il n’y aura que deux cadrages différents tout au long du film et, pourtant, l’intention des réalisateurs apparait malgré la simplicité relative du dispositif.

Évidemment, l’organisation des passagers montrés a été choisie. Celle-ci tient du discours anthropologique direct. Seront opposés, par exemple, un groupe de trois dames âgées dévotes qui réciteront leur histoire religieuse et, juste après, un groupe de trois adolescents arborant des vêtements de groupe métal. Ne se limitant pas qu’au conflit générationnel, MANAKAMANA expose aussi les différences culturelles tout comme, aussi, plus curieusement, les différences de valeur accordée à la vie. Les passagers vus, sans s’y limiter, deviennent des archétypes.

Le film est donc un exemple de montage conceptuel par excellence. Il n’y a aucun montage visible – tous les plans sont séparés par des noirs créés par l’entrée du périphérique en gare – et, par le fait même, aucune forme de montage narratif. Le discours des réalisateurs se crée à partir de l’agencement d’une série d’idées qui, elles-mêmes, n’existent pas à l’intérieur du film en tant que narration.

Le récit existe tout de même, mais il est à construire. Est donnée au spectateur une série de personnes desquelles il peut construire sa propre histoire. Le film ne créera qu’un semblant de progression lorsque sera vu pour le retour un couple qui avait aussi été montré pour l’allée. L’entre-deux, ce qui s’est déroulé entre l’allée et le retour, tient peut-être de l’évidence, mais sera tout de même le produit du spectateur. Réapparait alors l’intention anthropologique. Avec une bribe de vie en pause – dans le périphérique – il devient possible de recréer un futur et un passé relatif aux passagers, de leur imaginer une existence.

MANAKAMANA garde donc le caractère expérimental des projets du SEL. Par son allure plus posée, toutefois, il ne risque pas d’être entouré du même engouement que l’était LÉVIATHAN. C’est un film calme qui se laisse interpréter librement et qui donne à penser ouvertement. Une œuvre à contempler plutôt qu’à vivre, et qui ne saurait accomplir son discours autrement.

8

Manakamana – 2013 – 118 min – Népal, États-Unis – Stephanie Spray & Pacho Velez

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