Découvrir Marcel Ophüls

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22 novembre 2013 par Olivier Bouchard

hotelterminus

Découvrir, lorsqu’on est un jeunot comme je le suis, un réalisateur illustre alors que ledit réalisateur est lui-même présent, c’est quelque chose d’un peu particulier. Plus de quarante années après ce que l’on considère aujourd’hui comme son chef-d’œuvre, LE CHAGRIN ET LA PITIÉ, je m’apprêtais à visionner pour la première fois un film de Marcel Ophüls, fils de Max, dernier qui m’est un peu plus familier à défaut de m’être bien connu. Y présentant son film, Ophüls fils est apparu un brin taquin, vieillot – ce qui ne surprend guère, le réalisateur étant déjà rendu loin dans sa quatre-vingtaine – et légèrement dépassé. Encore, fallait peut-être s’y attendre.

UN VOYAGEUR est, je présume, peut-être à la fois le pire film et le meilleur pour entamer la filmographie d’Ophüls fils. Dernière œuvre d’un homme décidément conscient qu’il est en fin de parcours, le réalisateur y fait, alors qu’il est en train d’écrire ses propres mémoires, un retour filmé sur sa vie. Il présente ici son enfance pendant la Deuxième Guerre et avec son père tout comme sa vie en tant que cinéaste, de ses débuts en fictions qu’il considère plutôt médiocres jusqu’à ses contributions, plus marquantes, dans le documentaire. Construisant sa propre image aisément, il y apparait un brin taquin, vieillot et, aussi, légèrement dépassé, une fois de plus. Il y est touchant ou amusant tout comme il y est agaçant.

L’exercice ressemble, et voilà peut-être un sacrilège, à celui de n’importe quelle personne vieillissante s’efforçant à raconter ses histoires d’autrefois. Toutefois, Ophüls a définitivement une existence plus intéressante ou, au moins, plus mouvementée, que celles que l’on entend fréquemment.

Parfaitement conscient de sa chance et, aussi, de ses malchances, il inscrit narcissiquement sa petite histoire dans les grandes : celles, en alternance, de la guerre et du cinéma. Il s’y trouve des tonnes de trouvailles fascinantes mais, alors qu’il cite Fellini et la propre nostalgie de ce dernier, il pointe alors la faille de son entreprise : le cinéaste italien, de ses souvenirs, créait une œuvre empreinte de nostalgie alors qu’ici, Ophüls, se contente d’étaler ceux-ci. Il n’en crée rien, il conserve. L’acte n’a rien de mal, il est peut-être simplement superflu.

Chance, alors, que je m’apprêtais à le redécouvrir le lendemain, toujours en sa présence. Était présenté cette fois HÔTEL TERMINUS, documentaire massif (267 minutes) sur le SS Klaus Barbie à la lumière de son procès dans les années quatre-vingts, lorsque le film fût tourné. Encore une fois, l’obsession de la petite histoire par rapport à la grande fait surface : en retraçant la vie de Barbie, c’est toute l’histoire du nazisme et des cicatrices qu’ils ont laissées qu’Ophüls expose.

Le réalisateur, qui réclame ouvertement sa subjectivité, s’oppose fortement aux résultats, sans nécessairement s’opposer à l’idée philosophique elle-même, du concept de la banalité du mal d’Arendt. Klaus Barbie est un homme, certes – son enfance, où il était considéré comme un bon élève, est bien établie –, mais il n’en reste pas moins un monstre parmi ceux-ci, un tortionnaire implacable sans l’ombre d’un remord ou d’une part de bonté.

Au passage, Ophüls y traine aussi comme coupable de crime contre l’humanité les institutions gouvernementales, américaines et boliviennes, qui ont protégé Barbie après la guerre, tout comme l’avocat de la défense à son procès, Jacques Vergès. Le film est exhaustif tout comme il est précis et, par le fait même, justifie parfaitement sa durée.

Jamais il ne lésine sur la violence exprimée, sans toutefois s’y embourber. Celle-ci, ou le souvenir de celle-ci, est ce qui établit le lien entre le régime nazi et l’humain, le survivant. S’il y a bien une preuve de la monstruosité de Klaus Barbie, c’est bien ce qu’il a laissé comme souvenirs aux gens qui lui ont survécu.

Ophüls termine son film en leur laissant la parole et en faisant un hommage vocal à un seul et précis acte de résistance. Il n’y a pas, ici, de nécessité d’en faire plus. Par le geste et les souvenirs évoqués, il établit la dynamique du mal humain. On s’y oppose ou on y capitule, tout simplement.

Si le réalisateur affirme que les horreurs de la Deuxième Guerre mondiale n’ont jamais été égalées, cette dynamique est toujours présente. D’où l’importance, plus de quarante années après du procès de Barbie.

D’où, aussi, l’importance, de revoir un tel film, aussi loin que je pouvais l’être de l’année de sa production. Pour ma petite histoire, Ophüls m’est peut-être apparu dépassé mais, son cinéma, lui, est loin de l’être.

5

Un voyageur – 2013 – 106 min – France, Suisse – Marcel Ophüls

9

Hôtel Terminus – 1988 – 267 min – Allemagne, France, États-Unis – Marcel Ophüls

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