Le temps néo-moderne, la perte de repères

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20 octobre 2013 par Paul Landriau

norte

Il fut un temps où je me plaisais à appeler Lav Diaz comme le secret le mieux gardé du cinéma contemporain. Comment un cinéaste peut-il réaliser une dizaine de longs (très longs) métrages dans le cadre d’une démarche personnelle à la portée universelle sans pour autant être une composante du vocabulaire cinéphilique? On dit que l’on vit dans l’après-post-modernisme, nous sommes la génération Internet, interconnectés et instantanés. Nous devons tous savoir maintenant, et surtout, faire savoir ce que nous croyons connaitre. « Paul a évalué tel film 4 étoiles, voulez-vous partager votre opinion? » Nous aimons, nous partageons à l’aide de nos cellulaires qui, de plus en plus intelligents, nous rendre peut-être de moins en moins curieux. La cinéphilie underground, celle aux frontières de la légalité, s’estompe au profit et aux profits des géants de la vidéo sur demande. Nos cinémathèques se nomment iTunes, Amazon, Hulu et Mubi. Au Canada, au Québec on se fie à Illico, à Éléphant qui a comme mission de se rappeler pour nous ce qui est un grand film. Les clubs vidéo seront bientôt un vague souvenir, comme le sont les salles d’arcade, ces lieux du jeu vidéo qui n’existent que de manière anecdotique. L’offre est venue enterrer, supplanter la demande.

C’est dans cet état des choses que les différents Festivals tentent de diversifier leur offre, de procéder au travail important de transfert de la mémoire du cinéma et de découverte multimédia. Ainsi, 15 ans après son premier film (SERAFIN GERONIMO : KRIMINAL NG BARRIO CONCEPCION), un organisme de Montréal ose enfin présenter un film de Lav Diaz. Il faut dire que la sélection à Cannes force la main au monde cinéphile; on ne peut plus continuer d’ignorer cet auteur philippin. En 2011, dans le cadre du TIFF, une bouleversante découverte de ma jeune vie de cinéphile, le monumental CENTURY OF BIRTHING (SIGLO NG PAGLULUWAL), film fleuve de six heures filmé dans un noir et blanc somptueux. Deux ans plus tard, la surprise se mue en conviction. Diaz est un grand. NORTE, THE END OF HISTORY (NORTE, HANGGANAN NG KASAYSAYAN) un film qui déjà est fabuleux au niveau visuel, riche en réflexions et intense émotionnellement, se place en tant que constat cynique et hypothèse effrayante. Avons-nous franchi le post-modernisme, et surtout, si tel est le cas, garde-t-on une part d’humanité?

Le cinéma de Diaz est un cinéma de rythme, de ton. De respiration. À l’image d’un Tarkovsky ou d’un Weerasethakul, Diaz utilisera le plan large, le plan-séquence afin de laisser chaque plan prendre une force telle qu’il peut vous couper le souffle. Le cadre est au service des acteurs, et non l’inverse. La caméra effectuera souvent un délicat travelling avant ou arrière, pour mieux observer ses personnages, sans trop porter l’attention sur soi. La composition est infiniment soignée, la lumière divine. On peut facilement se laisser envouter par ses images lancinantes et magnifiques. Les personnages, dans NORTE, sont jeunes, idéalistes et possèdent la fougue naïve que leur procure la jeunesse. Ils aimeraient bien changer le monde. Leurs discussions ont quelque chose d’une joute oratoire, pourtant (presque) toujours dans un cadre familier et décontracté. En sachant que notre temps est absurde, que nos actions sont sans impact, que reste-t-il sinon la nonchalance et le désir de tuer le temps en bonne compagnie? On partage le vin, on s’écoute respirer, on fume avec tendresse. Le modernisme a échoué, le post-modernisme fut futile. Nous sommes de retour au temps zéro. Aucun espoir pour nous.

Fabian, personnage principal, est cet élève de droit surdoué qui décide de tout laisser tomber. À quoi bon tenir une morale, entretenir des relations si l’avenir est sans issues? Sid Lucero, acteur magistral dans ce rôle, réussit à attiser la sympathie du spectateur malgré qu’il délaisse son humanité. Sa perte de morale, son abstraction des codes éthiques sont fascinantes à observer et troublantes à imaginer. C’est donc naturellement, machinalement, qu’il tuera, violera, violentera. Les conséquences de ses actions frapperont un de ses (anciens) amis, qui passera le reste de son temps emprisonné. Fabian, du coup, prouve son argument selon lequel le monde est injuste. Dans cette dialectique absurde, il a donc raison. Et pourtant, une part de lui semble ressurgir à l’occasion. On le sent trouble, confus, mais serait-ce par remords face à ses actions ou plutôt l’amère constatation qu’il avait raison sur toute la ligne?

Outre ce récit, NORTE s’attarde sur une famille s’étant endettée afin de payer les frais d’hospitalisation de l’homme de la maison. Étant réduit à tenter de vendre ses DVDs aux passants dans les rues (symbole du cinéaste/de l’artiste qui revient dans le cinéma de Lav Diaz), cet homme à l’optimisme sincère ne peut déjouer le cynisme de l’après-post-modernisme. Les deux hommes font partie d’un même destin, le récit alterne de l’un à l’autre. La soif de pouvoir et de globalisation du capitalisme moderne a eu raison des problèmes locaux.

D’une durée de plus de quatre heures, le film de Diaz est dense et riche. Pourquoi un cinéaste devrait-il se limiter aux conventions en vigueur se demande-t-il? Comme un Dostoïevski n’avait aucune contrainte à se limiter à un 300 pages, Diaz ne voit pas pourquoi il se limiterait à un montage dynamique et une durée dans les deux heures. Se libérant ainsi des contraintes esthétiques et financières (il distribue lui-même ses films sur son propre site web, sur demande), Diaz possède une liberté déconcertante et une identité forte. Est-ce une nouvelle forme de cinéma, d’où sa sélection dans la section FNC Lab? Je laisserai aux historiens le souci de classifier cet artiste. D’ici là, je me plais à songer à une rétrospective intégrale à la Cinémathèque Québécoise. Il est grand temps que Lav Diaz fasse partie de notre vocabulaire courant.

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Norte, hangganan ng kasaysayan (Norte, the End of History) – 2013 – 250 min – Philippines – Lav Diaz

Une réflexion sur “Le temps néo-moderne, la perte de repères

  1. Jean-Philippe Morin dit :

    M. Landriau, bonjour,

    Je ne pourrais être plus d’accord avec vous : Diaz est un artisan du cinéma contemporain impossible à ignorer, qui pour des raisons fort obscures n’est pratiquement jamais cité ou programmé…mystère. Cannes change quelque peu la donne cette année mais quand même…

    Je vous rejoins sur un autre point : Century of birthing (2011) fut pour moi une expérience énorme dont il s’en produit rarement, comme l’ouverture d’un nouveau champ des possibles cinématographique, sans aucun doute LA découverte de l’année 2013 pour moi. Je n’ai d’ailleurs pu m’empêcher d’enchainer avec Butterflies Have No Memories (2009) un court-métrage de 61 minutes (toutes proportions gardées, ça demeure un court !) puis Melancholia (2007) : je n’en démord pas, Diaz captive, submerge, hypnotise.

    Je ne peux que regretter d’avoir raté son dernier au FNC pour cause de défaillance technique ((*$?(@$(*!?@*$)(?()$?() de DCP, je suis sans mot.

    Alors M. Landriau, merci pour votre joli billet sur NORTE, bien qu’il ne fasse qu’ajouter à ma peine de ne pas l’avoir attrapé quand il est passé secteur Quartier Latin 🙂

    Aux plaisirs

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