Vision d’Edward Hopper

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15 octobre 2013 par Olivier Bouchard

shirley

L’influence d’Edward Hopper au cinéma n’est pas nouvelle, elle n’a toutefois jamais été aussi littérale. Dans SHIRLEY : VISIONS OF REALITY, Gustav Deutsch reprend treize tableaux du célèbre peintre américain et les mets en images au travers d’un récit relatant une trentaine d’années de la vie d’une Américaine. C’est un film qui tend nettement vers le formalisme et, comme toutes œuvres du genre, l’expérience a sa série de ratés et de réussites.

L’écueil le plus sérieux avec lequel le film a à composer, et il est de taille, est que les représentations d’Hopper sont, ici, laides. Elles sont reproduites à partir d’un mélange de décors en toc et d’arrière-fonds dessinés, le tout agencé numériquement. Les acteurs y évoluant finalement sans y être réellement. Le résultat est kitsch, loin de la réalité des toiles d’Hopper dont, pourtant, la composition et les couleurs furent conservées. Du même coup, ce qui se voulait un hommage senti ressemble plus à une appropriation ingrate. Le choix des toiles est varié, alternant entre certaines plus connues et d’autres plus obscures. Quel qu’il soit, toutefois, et même sans faire de procès d’intentions, il est difficile de ne pas avoir l’impression que Deutsch s’est peut-être attaqué à un sujet qui le dépasse – qui dépasse probablement n’importe quel cinéaste – et que le film n’est pas à la hauteur des œuvres qui l’inspirent.

Ceci dit, d’imposer de telles attentes à un film, malgré que celui-ci se les crée lui-même, est démesuré. SHIRLEY possède tout de même son nombre d’idées. Ce que Deutsch présente, en fait, c’est treize interprétations de toiles reliées par le biais d’un personnage constant. Celles-ci sont à la fois attendues, sans que cela constitue un défaut, ou surprenantes. Intelligemment, Deutsch choisit d’utiliser comme protagoniste une femme politisée et de baser la majeure partie de son scénario sur les voix off. Ainsi, il place son personnage principal comme automatiquement en marge des autres, en marge de son époque. À partir de ça, il rejoint Hopper thématiquement, alors qu’il l’avait raté au niveau visuel.

Le réalisateur présente ses interprétations à coup de plans frontaux, plaçant toujours un plan d’ensemble comme équivalent de l’œuvre utilisée. Il découpera celle-ci avec ses plans plus rapprochés, en gardant toujours l’angle perpendiculaire. Le film en devient plutôt plat, quelque peu systématique dans son opération, ce qui apparait aussi dans les scènes, chacune séparée d’un panneau noir avec, en voix off, des nouvelles radiophoniques. L’application avec laquelle le film suit son système est presque déroutante : dans l’expérimental, il opère tout de même par règles. L’aspect sonore est plus éclaté, dominé par les voix off et les sons d’ambiance, il est parfois subvertit par de la musique anachronique. Encore, d’associer une telle musique à Hopper risque l’agacement. D’un autre côté, celle-ci permet de changer le regard sur l’œuvre et donc relève peut-être d’un geste nécessaire.

Des interprétations présentées, on retient facilement celle de New York Movie qui s’imbrique parfaitement dans le récit du film tout en donnant une vie inattendue aux personnages de la toile. Deutsch y joue joyeusement avec une certaine attente du spectateur et donne une interprétation qui, sans écraser d’autres possibles, est inattendue sans paraitre excentrique ou déplacée. Son récit et la toile, le contexte social dans lequel elle fût peinte et où le film, au passage, se trouve, viennent en équation de curieuse manière et on se félicite de pouvoir assister à de telles idées, encore, au cinéma.

D’un film aussi difficile à catégoriser, il est presque impossible d’établir un verdict. Peut-être hypocritement, il y a une part de ma personne qui préférerait les œuvres d’Hopper intouchées, me contentant de citations qui, elles, provoquent une approbation tacite sans risque de brimer l’œuvre originale. Le cinéma ne gagnerait pas que par citations, toutefois, et pour tous les reproches qu’on peut faire au film d’être l’inférieur d’œuvres qu’il s’approprie, on ne peut nier que des découvertes se sont faites par le geste. SHIRLEY n’est qu’une seule vision possible, en fin de compte, et il n’en empêche pas d’autres. On aurait tort de ne pas la saluer simplement parce qu’elle n’adhère pas à la nôtre.

7

Shirley: Visions of Reality – 2013 – 92 min – Autriche – Gustav Deutsch

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