Vues de Chine

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14 octobre 2013 par Sami Gnaba

touchofsin

Film suivant les trajectoires parallèles de quatre personnages, TIAN ZHU DING (A TOUCH OF SIN) est la dernière offrande de Jia Zhang-Ke dont le cinéma gravitant aussi bien autour du documentaire (HAI SHANG CHUAN QI / I WISH I KNEW) que la fiction (SANXIA HAOREN / STILL LIFE) ne cesse de témoigner des mutations socio-économiques de la Chine d’aujourd’hui. Point commun à toutes ces quatre histoires chroniquées? La violence sourde, la sauvagerie, avec laquelle la société traite ses hommes et ses femmes. Aux yeux du réalisateur chinois, ces maux sociaux portent plusieurs visages : corruption, prostitution, chômage, exploitation de la main d’œuvre. C’est dans ce règne déshumanisé dans lequel l’argent gagne à chaque coup que les personnages de TOUCH OF SIN cherchent à survivre. Le mot d’ordre, sans jamais être dit, est pourtant le même presque à chacune des situations : trop c’est trop. Poussés au bout de toutes leurs limites, les personnages de Zhang-Ke se révoltent.

Le premier porte-étendard de cette révolte est un mineur, incapable de voir ses collègues se murer plus longtemps dans leur silence indifférent alors que le chef du village et son patron s’en mettent plein les poches. Il crie justice mais personne ne semble intéressé à l’écouter. À l’usine, un jour un ami dit entrevoir en lui l’attitude d’un général, toujours prêt à défendre l’honneur des autres. Loin d’être anodine l’observation! Quelques jours plus tard, le mineur se métamorphose en vengeur, fusil sur le dos, rétablissant l’ordre (moral) du village, assassinant sans scrupules les responsables de sa déchéance.

Trois destins similaires et autant de tragédies individuelles (toutes puisées dans l’actualité chinoise) donnent suite à son récit. À son plus choquant (et grotesque), le film fait cas d’une jeune femme travaillant comme hôtesse dans un sauna qui refuse de performer des massages à un homme riche. Ce dernier essuyant refus après refus imposera en dernier recours sa loi : l’insulter puis la frapper cruellement et continuellement à coups de liasse de billets. Un brin poussif dans son symbolisme (l’argent achète tout), l’image néanmoins est forte. Poussée à bout, la jeune femme se tourne contre son agresseur, agitant furieusement le couteau suisse de son amant, déplaçant ainsi la chronique sociale vers le film de sabre chinois.

C’est aussi cela la grande force de A TOUCH OF SIN, soit cette faculté de demeurer fidèle au registre réaliste du cinéma à Zhang-Ke tout en greffant ici et là des touches de genres (film de sabre, western, romance kar-waienne, fantastique) qui malgré tout ne minent jamais l’unité ou le propos du film. Quand son film délaisse le bruit et la fureur, Jia  Zhang-ke renoue avec le laconisme et la beauté âpre de STILL LIFE, par exemple durant l’émouvant épisode de cet ouvrier migrant qui renoue avec sa famille, le temps de l’anniversaire de sa mère. Préparation de la célébration, dépenses, cadeaux en argent… : tout y est divisé entre la fratrie au sou près. Puis survient cette image, superbe, de deux réalités inconciliables; l’enfant du personnage ébahi devant les feux d’artifice d’une fête se donnant au loin. Alors le père, pour prêter aux environs un pareil air de festivités et faire plaisir à son fils, lève son arme en l’air et commence à tirer. Le spectateur lui demeure subjugué devant la beauté du plan, un mix de tendresse et de colère.

À la grisaille du village en ruines du début, le film oppose dans sa dernière partie urbaine (sa plus belle) une lumière diffuse, une stylisation dont le contraste rend bien compte de la disparité (économique notamment) entre les différentes régions de la Chine. Cette partie, principalement campée dans le luxe faste d’un hôtel/bordel, introduit deux individus qui se croisent dans un train, un homme et une femme. Un semblant de sérénité et de romance paraît vouloir prendre le dessus sur le quotidien morose de ce jeune homme fauché sans emploi fixe, loin de chez lui et de sa mère, multipliant les reproches devant le peu d’argent qu’il lui envoie. Peu à peu, Jia Zhang-Ke fait monter la tension, le désespoir jusqu’à l’inéluctable. Rattrapé par une erreur de son passé, le personnage est laissé seul en train de contempler sa propre culpabilité, la vacuité aliénante qui le cerne. Entre la vie et le vide, il opte pour le second. Image forte encore, vertigineuse dans sa portée et qui dit avec une acuité saisissante toute la charge et la colère d’un cinéaste face à la réalité chinoise, asphyxiante et terrible… Malheureusement, un ras-le-bol qui est loin d’être exclusivement chinois.

8

Tian Zhu Ding (A Touch of Sin) – 2013 – 133 min – Chine – Jia Zhang-ke

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