L’esthétique de l’âge

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12 octobre 2013 par Paul Landriau

gerontophilia

Ce n’est rien de bien nouveau, mais il fait toujours bon se rappeler à quel point notre vision du monde est influencée par un certain culte de la jeunesse. Paraître jeune et frais, se tenir en forme, tester diverses cures de « rajeunissement »; on nous vend l’illusion de la jeunesse éternelle dans chaque pharmacie, et on nous bombarde d’acteurs toujours jeunes, minces et beaux. La jeunesse définit donc une idée préconçue de la beauté, ayant comme contrecoup d’enlaidir la vieillesse, reléguant ainsi nos parents et grands-parents au rang de nuisances. Alors qu’on songe continuellement aux moyens de s’en débarrasser, cette vieillesse est illuminée du doux portrait qu’en fait Bruce LaBruce, un réalisateur de pornographie. Au-delà du fait de respecter cette vieillesse, ce corps octogénaire de M. Peabody (Walter Borden) est même érotisé. Le pari de montrer sans scrupules et sans pudeur ce corps nu qui en a vu d’autres est la grande force de ce film.

Comme objet de désir, Walter Borden est l’acteur idéal. D’abord dans une posture délicate, endormi et affaibli par la médecine en guise de solution de rechange à un véritable traitement, M. Peabody se liera d’amitié avec Lake (Pier-Gabriel Lajoie), un jeune homme qui est fasciné par cet homme d’âge mûr. Borden possède ce charisme, ce charme de l’expérience qui rend crédible cette histoire improbable d’amour et de sexe, et il aurait certainement profité de jouer avec une distribution d’acteurs plus expérimentés. En rôle principal, Lajoie est tout simplement impossible de convaincre et de bien rendre les émotions contradictoires qui l’habitent. Le regard hagard, il semble dans les vapes, incapable de s’expliquer et d’expliquer son fétiche soudain. Au mieux, on se dit qu’il doit consommer beaucoup de drogues pour surfer sur l’hérésie de son désir et taire ses craintes intérieures, mais c’est sans doute donner un gros bénéfice à l’acteur. Katie Boland, jouant Desiree (le film ne joue pas exactement de subtilité), copine déboussolée mais respectant le choix de son copain, cabotine dans ses dialogues. De son côté, Marie-Hélène Thibault semble jouer dans un autre film, qui donnerait plutôt du côté du burlesque. Une touche d’humour dans un film plus dramatique est toujours appréciée, mais les variantes de ton au cœur du film dès qu’apparait la mère ne contribuent pas à l’harmonie de l’ensemble.

Le film excelle lorsqu’il laisse parler M. Peabody, qui raconte ses histoires rocambolesques d’une autre époque. On écoute son récit et on boit ses paroles, dont chaque mot semble faire l’objet d’un choix particulier, réfléchi. On imagine sans mal ce qui fascine tant Lake. Dans la veine d’un THELMA AND LOUISE ou d’un HAROLD AND MAUDE, le couple inusité se lance dans un voyage initiatique, le vieil homme souhaitant voir l’Océan Pacifique une ultime fois. Malheureusement, s’il y a un lieu que M. Peabody ne peut quitter, c’est la prison du temps. Visuellement, la caméra emprunte un certain look à Xavier Dolan, usant ici et là de ralentis qui semblent bien superficiels. Et pourtant, il y a dans ces rues, dans ces personnages, un quelque chose de Michel Tremblay, comme l’ombre d’une œuvre plus raffinée. Film d’automne, un brin mièvre, la proposition de Bruce LaBruce aura au moins le (grand) mérite de nous faire observer la vieillesse comme un état et non un défaut.

5

Gerontophilia – 2013 – 90 min – Canada – Bruce LaBruce

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