Vertiges d’amour

2

8 octobre 2013 par Sami Gnaba

adele

Au début on s’interroge sur ces chapitres 1 et 2 mentionnés dans le titre du cinquième long-métrage d’Abdellatif Kechiche. À la fin, tout s’éclaire. Car il faut bien discerner dans LA VIE D’ADÈLE un mouvement en deux temps. Le premier, plus solaire, déroule avec vaillante patience l’éducation sentimentale, sexuelle, artistique d’Adèle. Puis dans un deuxième temps, lui plus confiné dans les intérieurs et à la tonalité tragique, viennent s’implanter la routine périlleuse d’un couple, les remises en question, les mensonges, la dissolution déchirante de l’amour.

Adèle, au tout début, on la rencontre au Lycée, plongée dans un livre de Marivaux, LA VIE DE MARIANNE, lequel a inspiré le titre de cette adaptation de la bande dessinée de Julie Maroh (LE BLEU EST UNE COULEUR CHAUDE) et dont l’analyse collective en classe fait grand écho à ce que le récit réservera à sa protagoniste… Marivaux était déjà une influence majeure pour Kechiche dans L’ESQUIVE, film avec lequel LA VIE D’ADÈLE a beaucoup d’affinités (milieu populaire, vie de lycée, émois adolescents, etc.). Leur proximité s’affiche d’ailleurs très tôt dans le film, le temps de deux superbes séquences de classe où s’illustre encore une fois l’affection de Kechiche pour l’enseignement, l’éducation.

À peine investie dans sa première relation sérieuse qui ne rencontrera pas ses espérances, Adèle voit son quotidien transfiguré par l’échange d’un regard dans une rue avec Emma, une jeune femme arborant une chevelure bleue immanquable, étudiante aux Beaux-Arts, interprétée par Léa Seydoux, remarquable (en un improbable mix de Jim Morrison et de Jane Birkin). Un instant furtif, fugace. Un coup de foudre, un vrai, qui chamboule son existence, embrasant tout son être et invitant toutes les possibilités et les transgressions (barrières sociales, sexuelles, familiales).

C’est la partie la plus marquante du film. Il est injuste de croire par là que la seconde est inférieure. C’est juste que durant cette partie est tracée avec une telle singularité, énergie et grâce que ça en est renversant. Kechiche passe en revue les différents états de la maturation de l’amour entre Emma et Adèle (la première rencontre, les échanges amoureux, la conquête du désir, l’introduction à l’art) avec une minutie remarquable. Et quand vient le temps de filmer leur nudité, leur désir l’une pour l’autre, c’est avec une absence absolue de pudeur qu’il s’exécute. Ce qui ne veut pas dire que le film se bute à un vulgaire ou à un quelconque triste sentimentalisme. Loin de là. Pourquoi? Parce que tout simplement, ce qui importe à Kechiche c’est la vérité de ses personnages, ce qui les fait avancer dans le film. Et communiquer la passion charnelle de ces deux personnages en fait partie. Aussi repoussante (souvenons-nous de l’infamie à laquelle est sujette sa VÉNUS NOIRE) ou désespérée (La FAUTE À VOLTAIRE) soit leur expérience, Kechiche reste toujours au service de ses personnages, à son plus près. Il ne les lâche jamais.

Or pour garantir cette vérité inhérente au parcours de son personnage, Kechiche compte sur la durée à travers laquelle le film respire, rayonne d’énergie et de vitalité. Se construit. Durée du film d’abord – un maigre trois heures qu’on aimerait voir se prolonger sans peine —, où Kechiche prend tout son temps pour bien marquer l’évolution de son personnage principal, qu’il inscrit ici sur une longue période, vraisemblablement autour de sept ans. La quête de la vérité est telle chez son auteur qu’il n’élude aucun moment ou presque : l’émoi provoqué par l’apparition d’Emma au Lycée, les premières rencontres, cette fièvre du désir qui monte, les rencontres de familles les questionnements sur sa sexualité (ce baiser à une lycéenne demeuré sans réponse), son désir d’appartenance… sa solitude. Quand on se surprend à voir que le récit ait omis de montrer la confrontation houleuse entre Adèle et ses parents, apprenant que leur fille est amoureuse d’une autre femme, on se dit juste après à quoi bon? Ce film-là on l’a déjà vu d’innombrables fois. De plus, l’intelligence de l’écriture à Kechiche est telle, qu’il réussit dans un simple échange autour de la table à signifier toute l’opposition des mentalités entre Adèle et ses parents.

Puis il y a la durée des scènes, captées dans une proximité et une intimité rarissimes. Dans une urgence presque documentaire, la caméra saisit le moindre geste, la moindre parole ou non-dit, faisant de chaque moment filmé un instantané impérissable de sensation, d’émotion et de vie. Regardez ce plan d’Adèle, au premier abord anodin, dansant seule au jour de son anniversaire, beau et déchirant à la fois. La caméra respire avec Adèle (de tous les plans), se fait mission de l’accompagner pas à pas dans sa trajectoire, avec une générosité, une tendresse et une empathie indomptables. Cette proximité-là établit très tôt une relation organique entre Adèle et ses spectateurs. Une identification immédiate. En son histoire, le spectateur retrouve des échos, des bouts de ses propres expériences. Kechiche a beau multiplier les ellipses, reste qu’on a l’impression de vraiment assister à l’évolution de la relation des deux femmes presque au quotidien, au ralenti. Cette connivence-là, cette sensation très vivante d’y être résulte de la mise en scène kechichienne; attentive, patiente, délicate. Il filme chaque scène avec une égale importance, comme si tout le sort du récit/personnage se jouait en elle.

De par la durée de ses plans Kechiche sonde longuement l’intimité de ses personnages. Les scènes de sexe, quant à elles, composent un érotisme, une sensualité sidérante et portent la mise en scène à un degré de maîtrise spectaculaire. Cela passe autant par la lumière dans le cadre que par la tendresse du regard (le cinéma de Kechiche aime les femmes), ou encore par l’engagement extraordinaire dont ses deux comédiennes font preuve – qui irriguent tout le film de leur forte présence et beauté incandescente. En de tels moments, LA VIE D’ADÈLE évoque le tracé gracieux des portraits de femmes chez Degas ou Pierre Bonnard. Il faut voir ce plan dans lequel la caméra, en épousant le regard d’Emma (la peintre, comme double du cinéaste?), opère un léger panoramique sur le corps allongé d’Adèle, nue… Simplement sublime.

Cette capacité à Kechiche de se caller au plus près des personnages, de leurs visages, de puiser la vérité au détour d’un instant, d’une réplique ou d’un fragment de situation, subjugue autant qu’elle déconcerte. Sa mise en scène fait des miracles avec « des petits riens » qui chez un autre irriteraient (scène de diners), mais qui chez lui transcendent, rehaussent complètement le niveau de l’expérience. Il y a beau avoir un scénario (écrit et déclamé à la virgule près), une mise en scène justement, avec tout ce que cela présuppose d’artifices et de répétitions, pourtant le naturel des choses, la vie dans toute son immédiateté, son souffle, arrivent à trouver leur repère à chaque plan. Ainsi, même les situations les plus convenues semblent se dérouler sous nos yeux comme pour la première fois. Il suffit de voir par exemple la scène de la rencontre dans le bar, un instant de pure magie cinématographique réalisé, interprété avec un naturel confondant.

Oui, LA VIE D’ADÈLE est un récit d’apprentissage comme il s’en fait par dizaines chaque année. Mais à un tel degré de vérité émotionnelle et de justesse, on a rarement vu. Encore tout dernièrement, un autre film le racontait avec un charme et une sensibilité propres. Ce film s’intitulait AMOUR DE JEUNESSE. Dedans, Mia Hansen-love retraçait un amour de lycée sur une longue durée, presque dix ans. Ce que ce film et celui de Kechiche ont en commun, c’est une pareille tendresse, une patience avec lesquelles ils filment le long cheminement de leur protagoniste vers son épanouissement. Ceci dit si l’héroïne de Hansen-Love débouchait, à la fin, vers une forme de sérénité, chez Kechiche il en est tout autre.

Devant l’état de dépendance trop confortable d’Adèle et son absence d’aspirations profondes, Emma s’épuise. Il manque à leur passion dévorante quelque chose pour que leur amour évolue. Le désir ne suffit plus. Leurs différences minent la constance de leur couple. Le portrait fiévreux annoncé cède peu à peu au désenchantement.

Abandonnée d’Emma (leurs retrouvailles éphémères n’en seront pas moins déchirantes), Adèle tente alors de s’émanciper en toute autonomie. Elle doit se nourrir d’autre chose, faire l’apprentissage du monde de ses propres ailes, dans un mal d’amour, une solitude intolérable. Son existence paraît se suspendre alors sur un fil prêt à rompre à n’importe quel instant. À ces moments-là, LA VIE D’ADÈLE est bouleversant, terriblement juste aussi, débouchant vers une ivresse mélancolique qui finit par emporter tout le film. Et son spectateur avec.

Adèle est plus seule encore qu’au début du film, confinée à une forme déracinement à travers laquelle elle doit se délivrer pour s’inscrire dans le mouvement du monde et y puiser son identité propre. Dorénavant moins naïve, plus avisée sur les mandales que lui réserve la vie. Ce passage à l’âge adulte, Kechiche le capture comme une longue promenade solitaire dans l’existence, avec laquelle tout le monde peut se reconnaître (l’exaltation, les espoirs, la chute brutale, la reconstruction de soi; tout passe). On retrouve là le thème fondateur à toute la filmographie du réalisateur franco-tunisien, le déracinement propre à tous ses personnages, en quête de place dans la société. L’œuvre kechichienne affichant encore une fois toute son éclatante cohérence.

Sans concessions, mais armé d’une puissance émotionnelle implacable, LA VIE D’ADÈLE nous renvoie à la gueule l’expérience de la vie dans toute sa beauté, ses espoirs et sa cruauté. Le film nous happe de plein fouet et ne nous lâche plus… À la fin, Adèle marche de l’avant oui, mais avec ce sentiment cruel que « la tristesse durera toujours ». Nous, comme le très beau personnage de Samir parti à ses trousses, on voudrait encore la suivre, longtemps après; elle et son actrice, Adèle Exarchopoulos, un modèle d’émotion contenue, belle et prête à irradier la planète cinéma… À suivre.

9

La vie d’Adèle – chapitre 1 & 2 – 2013 – 179 min – France – Abdellatif Kechiche

2 réflexions sur “Vertiges d’amour

  1. nicolas dit :

    Bien d’accord avec toi, comme le montre ma critique http://bit.ly/19Zekdm qui explore la force de ce couple magnifique qui transpire l’amour avec un grand A, l’amour d’une vie. Adèle est incroyable, elle joue comme elle respire. Une belle évolution de femme, un cinéma vérité comme il en faut plus. Belle critique !

  2. […] Olivier Bouchard, tout a été dit sur ce film-évènement. Ou alors de vous diriger vers la critique-fleuve de mon autre collègue Sami Gnaba, qui est tombé définitivement sous le charme de cette Adèle, […]

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

sondage

%d blogueurs aiment cette page :