Prendre des risques

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6 octobre 2013 par Paul Landriau

Comment consommer le cinéma? Il me semble que notre génération vit une époque privilégiée. Même dans les régions les plus éloignées, le cinéphile curieux possède de nombreux outils afin de naviguer dans cet océan vaste de la cinématographie mondiale. Autrefois titulaire du bon vouloir des distributeurs en salles, le cinéphile accueillit la révolution de la vidéo à la maison, puis l’explosion du format DVD et l’apparition du cinéma sur demande. D’un clic, on peut consulter des fiches encyclopédiques qui regorgent d’informations. Toute cette disponibilité a évidemment un contrecoup pervers; celui de se sentir submergé et de boire le cinéma jusqu’à plus soif. Les enjeux économiques forcent le cinéphile à consommer toujours plus de cinéma, toujours plus rapidement. Nous devrions voir les films en IMAX 3D le jour même de la sortie, et si possible, la veille à minuit.

La révolution numérique, c’est aussi pouvoir se libérer de l’emprise du cinéma hollywoodien. Pas que je crache systématiquement sur tout ce qui sort des contrées américaines, bien au contraire. Je ne saurais trop vous recommander d’aller vivre l’expérience de GRAVITY au cinéma… et en IMAX 3D si possible.

Alors que la fenêtre de diffusion des films est toujours plus écourtée avant de rejoindre le vaste espace virtuel, les festivals de cinéma agissent en tant qu’évènements festifs. Chaque festival se vante bien sûr d’accueillir le meilleur du cinéma mondial, avec de gros noms à l’appui. Mais pourquoi se contenter d’aller voir un énième film de tel Palmé, qui profitera de toute façon d’une distribution quasi assurée selon son statut de cinéaste-vedette?

Le cinéphile aventureux, le curieux, le navigateur, celui qui va au-delà des canons établis afin de tâter le terrain, qui possède une vision horizontale du cinéma plutôt que verticale, celui-ci est plus apte à faire des découvertes bouleversantes. Peut-être est-ce personnel, mais il me semble que bien souvent, mes meilleures expériences de cinéma sont celles où j’ai osé approcher un artiste inconnu, un film venant d’un pays dont je connais peu la cinématographie. En 2011, le film CENTURY OF BIRTHING de Lav Diaz, film-fleuve de six heures sur l’art, le temps qui passe, l’urgence de créer, m’a subjugué. Quel est cet auteur philippin dont je n’avais jamais entendu parler? Apparemment l’un des secrets les mieux gardés du cinéma contemporain. Il est de retour au Festival du Nouveau Cinéma avec son film NORTE THE END OF HISTORY, film remarqué à Cannes.

Un coup de coeur déjà, le film L’ÉTRANGE COULEUR DES LARMES DE TON CORPS, une expérience sensorielle inégalée, une sorte de giallo surréaliste qui se reçoit comme un concert rock. Le film ne vous laissera pas indemne.

Bien sûr, en tant que cinéphile, vous devriez faire abstraction des quelques suggestions dans cette chronique. C’est le côté paradoxal du critique. Le travail ultime d’un professeur n’est-il pas justement d’affranchir l’élève de ses maitres?

Prenez donc des risques, regardez des films qui ne vous disent rien, essayez des genres auxquels vous êtes réticents, donnez la chance au coureur. Vous allez parfois le regretter, mais qui sait, peut-être allez-vous dénicher ainsi une vision du cinéma qui va changer votre regard. Le vrai cinéphile, le navigateur, est sans doute celui qui trace son propre parcours cinéphilique, plutôt que de suivre les indications de l’autoroute principale.

2 réflexions sur “Prendre des risques

  1. nicolas dit :

    Très bel article, même si, personnellement, avant de m’attaquer aux inconnus, avant de prendre des risques, je pense important de connaître ses classiques. Il m’intéresse d’abord de voir les films des plus grands ainsi que les classiques du cinéma Américain, Français, Italien, etc. Quand j’aurai cette culture, il me tardera de découvrir les plus méconnues.

    • Paul Landriau dit :

      Oui certainement, je ne crois pas que les approches soient exclusives, au contraire. Mais ce que je regrette, c’est une certaine tendance à ne voir que les classiques absolus. Par exemple, celui qui aura vu À BOUT DE SOUFFLE pourra se prétendre comprendre la nouvelle vague française ou même l’oeuvre de Godard. Il faut bien sûr aller voir plus loin; ce n’est pas avec des résumés et des qu’en dit-on qu’on peut réellement apprécier un film. Il y a aussi une sorte de dédain envers le court-métrage, ou le cinéma expérimental, ou tant d’autres…

      À l’inverse aussi, il y a cette (fausse) culture élitiste qui prétend que seuls les classiques méritent notre attention, que tout ce qui est actuel est foncièrement mauvais, qu’un Lynch ou qu’un Carax n’est rien face à un Ford ou un Renoir.

      Ce que je dis, c’est explorons le cinéma, non pas comme une course, mais comme une cartographie patiente et curieuse.

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