Plus blanc que blanc

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17 septembre 2013 par Paul Landriau

gabrielle

Il y a, dans GABRIELLE, le personnage de Rémi, chef de la chorale (Vincent-Guillaume Otis) qui rassure à plusieurs reprises ses choristes qui lui demandent si Robert Charlebois sera bien présent au spectacle qu’ils préparent. « Oui il va être là, c’est sûr. » Dans cet échange bénin se cachent toute la simplicité et la problématique du film. Tout est sûr, tout est inoffensif, tout est blanc. Plus blanc que blanc.

GABRIELLE, c’est l’histoire d’un projet de film voulant travailler avec des personnes atteintes de déficiences intellectuelles. Louise Archambault donne le rôle-titre à Gabrielle Marion-Rivard qui souffre du syndrome de Williams. Son partenaire de jeu, Alexandre Landry, ne souffre d’aucune déficience mentale mais joue le jeu. L’effet est crédible; les acteurs, impliqués. En terme de projet social, le fait de vouloir impliquer des personnes avec des difficultés, qui n’auraient jamais pu autrement travailler sur un plateau typique, c’est une réussite. Nul doute que cette expérience fut enrichissante et, espérons-le, des nouvelles amitiés se sont développées lors de ce plateau. Malheureusement, le rôle de la critique n’est pas de juger de l’ambiance d’un plateau ni de l’impact social d’un film. Ou si peu. Ce qui m’intéresse, c’est d’abord le résultat, ledit film. Et celui-ci est très problématique, voire irresponsable.

GABRIELLE, c’est l’histoire toute simple d’une chorale constituée de personnes ayant une certaine déficience préparant un spectacle avec nul autre que Robert Charlebois, légendaire chansonnier québécois. Une liaison amoureuse se développe entre nos deux choristes principaux, Gabrielle et Martin. Cependant, une esquisse de drame s’installe alors que leurs familles respectives ne s’accordent pas sur la façon d’encadrer cette relation. Devraient-ils faire l’amour? Peuvent-ils vivre dans un appartement? Est-ce que ça va trop vite? se demande une mère dépassée par les évènements, archétype cliché d’une mère qui aime son fils et souhaite le protéger des dangers de la vie. Mais là où le film aborde un début de réflexion, il laisse complètement en suspens ses thèmes plus importants pour se concentrer sur les développements simples de l’histoire. Oublions toute controverse! Tout le monde est beau, blanc et gentil.

GABRIELLE, c’est aussi une ribambelle d’acteurs appréciés du public, pour ne pas dire les chouchous. On s’assure que le public québécois apprécie ce film en engageant Sébastien Ricard dans le rôle du copain de la soeur de Gabrielle, interprétée par Mélissa Désormeaux-Poulin. Celle-ci doit le rejoindre en Afrique où il enseigne la musique à des enfants défavorisés, mais elle veut également rester à Montréal pour prendre soin de sa soeur qui a besoin d’elle! Robert Charlebois bien sûr, tout de blanc vêtu, accueille la chorale lors du spectacle final, précédé par un Gregory Charles, également vêtu de blanc, autre ange parmi cette constellation monochrome de gens gentils.

Si vous ne suivez plus, n’ayez crainte, un numéro musical se déroulera aux 20 minutes, question de laisser se disperser toute tension dramatique possiblement amenée jusque là. Et qu’est-ce qu’ils chantent bien, ces choristes défavorisés!

Toute cette mièvrerie cependant n’arrive à dissimuler un manque scénaristique des plus évident. Au contraire, elle l’éclaire. Le film ne se conclut pas, il termine tout simplement. Les arcs narratifs ne se déploient pas, ils avancent tout simplement, en belle ligne droite, blanche et sécuritaire. D’ailleurs, le film oublie carrément les conséquences des actes des personnages principaux. Que se passe-t-il ensuite pour Gabrielle et Martin? Ce n’est sans doute pas important. On finit alors avec une belle finale Disney. Ils vécurent heureux et eurent plusieurs enfants. Suffit-il de filmer des handicapés pour éveiller des sentiments? Aussi bons soient-ils, est-ce suffisant pour porter un film? On sent une incapacité à utiliser, à penser, à développer les personnages pour aller au-delà du simple constat. Oui, ils sont déficients. C’est triste. Mais ils chantent. Et c’est beau. C’est tout? Oui. Comme ça, la population se sent peut-être touchée d’avoir eu la chance de voir dans leur environnement des personnes qui éprouvent des difficultés, sans avoir eu l’effort de bien se questionner à ce qui les différencie tant de nous.

Un film qui engageait des déficients en poussant la réflexion plus loin que le simple constat était le mésestimé CARCASSES de Denis Côté. Ceux-ci possédaient de vrais rôles. Plutôt que de les regarder à travers les barreaux de leur cage, ce cinéaste les a véritablement impliqués dans un récit fantaisiste. Au niveau de la thématique, de nombreux films offrent de véritables réflexions, comme l’excellent KEANE de Lodge Kerrigan.

Reste toujours la machine micro_scope derrière qui assure une maîtrise technique évidente. La photo de Mathieu Laverdière est jolie mais ne peut jouer de contraste dans cet univers d’un blanc éblouissant. À force de vouloir faire des films pour plaire au plus grand nombre, on en oublie toutes les subtilités d’une réflexion profonde.

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Gabrielle – 2013 – 104 min – Canada – Louise Archambault

Une réflexion sur “Plus blanc que blanc

  1. Mme Belley dit :

    Voilà une critique bien scolaire…La force de ce film ne réside-t-elle pas tout justement dans sa capacité à susciter la réflexion avec douceur, et appeler à une beauté dénuée de volontarisme cinématographique, évitant de tomber dans le misérabilisme?…Je crois qu’au contraire de ce que vous avancez, le film aurait perdu de son essence et de son pouvoir d’évocation en versant dans une plus grande complexité scénaristique. Ce choix de retenue m’apparaît tout à fait juste et délibéré, offrant un éclairage respectueux, impressionniste, qui puise sa force de frappe dans sa légèreté. Venez me dire que vous n’avez en aucun instant ressenti l’authenticité du regard que pose ce film? Cela a sa force, aussi, et témoigne d’une intelligente réserve, ce me semble. À tout le moins, rappelez-vous ceci :  »plaire au plus grand nombre » n’a rien à voir avec  »toucher au plus grand nombre », qui n’est pas une stratégie du plus petit dénominateur commun, bien au contraire.
    Et puis, un film est un objet artistique, non un outil pédagogique, ainsi les moyens qu’il emprunte pour laisser sa trace dans nos esprits sont pluriels et multiformes…

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