Portrait quotidien

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6 septembre 2013 par Olivier Bouchard

Jeanne_Dielman_large

JEANNE DIELMAN, 23 QUAI DU COMMERCE, 1080 BRUXELLES est un emblème du cinéma féministe. C’est aussi un long titre. Un long titre pour un long film.

On y assiste, trois heures et demie durant, au quotidien de la titulaire Jeanne Dielman, pendant qu’elle s’attarde à ses tâches quotidiennes avec une agaçante minutie. Mère monoparentale, elle fait le ménage, la cuisine, lave et répare les vêtements, s’occupe de son fils et, parfois, de l’enfant d’autres. Somme toute rien de bien palpitant.

Elle se prostitue, aussi. Encore, rien de bien palpitant. L’acte de prostitution est traité avec le même désœuvrement et désenchantement que les autres tâches. Une tâche de plus, donc, rien d’autre.

JEANNE DIELMAN est un film radical, austère, difficile, violent (envers son spectateur), apparemment engagé et politisé, aussi. C’est un film qu’on peut voir comme une œuvre de jeunesse, Akerman n’ayant que vingt-cinq ans à l’époque. C’est un film qui se catégorise facilement.

Non seulement il se catégorise facilement par son contexte, mais aussi par sa forme. Dès les cinq premières minutes, le « concept » est compris, les trois heures et vingt-cinq restantes ne semblant n’être là que pour qu’on les endure.

JEANNE DIELMAN, c’est le film féministe chiant dont on entend parler et qu’on catégorise avant même d’avoir vu.

Ce qui n’est finalement qu’une erreur. Parce qu’avant d’être son concept, avant d’être son propos, avant d’être un exercice formel, le film d’Akerman est une étude de personnage.

L’une des meilleures au cinéma, me permettrai-je.

L’air de simplement présenter le quotidien de son personnage, Akerman en brosse le portrait. Le film se base effectivement sur la représentation d’un quotidien ennuyeux, mais en aucun cas il s’y limite.

C’est notamment par l’appropriation du personnage de son propre quotidien que le portrait s’installe. Son quotidien est d’un ennui, je l’ai dit, comme le film l’est en apparence, mais Jeanne ne semble pas vouloir le modifier. Elle se l’est à ce point approprié que dès qu’il est brisé par un imprévu – une caissière habituelle dans un café n’est pas présente, en l’occurrence – elle semble vivre celui-ci comme une défaite.

Parenthèse : c’est, au passage, une belle représentation des contacts sociaux du protagoniste, qui ne s’établissent que par fonction. Fin de parenthèse.

Lorsqu’en fin de parcours la routine est brisée, l’acte initiateur du changement est pourtant fait apathiquement, comme tout les autres qui font partie intégrante de la routine. Pourtant, malgré l’apathie général de sa personne, Jeanne n’est pas robotique, ni inhumaine. Elle est aliénée, dira-t-on, ce qui vient supporter l’idée du film féministe.

C’est un personnage qui, à l’image du film, est souvent vu comme emblème (celui de la femme à la maison), mais qui en fait évoque beaucoup plus.

Déjà, elle se prostitue, ce qui en soi dépasse l’emblème. Réduire l’acte de prostitution comme une métaphore du travail, ici, ou, même, comme une métaphore d’une domination masculine, serait malavisé.

Ce qui surprend réellement, c’est à quel point l’acte de prostitution, pour le personnage, est normalisé; s’inscrit parfaitement dans la routine. Si Jeanne peut être vu comme un emblème de la femme à la maison malgré le fait qu’elle se prostitue, c’est qu’elle-même tout comme le film traite l’acte comme une tâche ménagère.

Pour moi, la réussite du film vient de sa capacité à créer un personnage, à le présenter dans sa complexité sans nécessairement l’énoncer directement. C’est le portrait de la dite Jeanne Dielman.

Le film l’est, féministe, tout comme il est radical, austère, difficile, violent (envers son spectateur, dis-je), probablement engagé et politisé.

Ce n’est pas un film pamphlet, par contre, car avant d’être tout ça, il est, ce que je disais, le portrait complet d’un personnage. Le propos est inhérent au récit de Jeanne, non l’inverse. Le propos est inhérent de la solitude, de la fatigue, de l’ennui, du désœuvrement et de l’apathie de cette personne ; de la réalité présentée, non d’un manifeste.

Vu ainsi, le film n’est plus réductible qu’à cette idée d’une routine de trois heures et demie. Les scènes, aussi inoffensives semblent-elles, servent à étayer le personnage. Tout comme l’est la répétition inhérente au film (présenté une fois, un événement est unique, deux fois, il se répond, trois fois, il est répétition).

Ce n’est donc pas non plus qu’un film concept. Ce n’est pas un film qui se comprend qu’à son concept et, qu’on le veuille ou non, la durée est ainsi complètement justifiée.

JEANNE DIELMAN est peut-être effectivement un emblème du cinéma féministe et, ce, avec raison. C’est un film facilement utilisable comme emblème en partie parce que c’est aussi l’une des œuvres les plus pertinentes et porteuses sur le sujet.

Tant qu’on le limite pas à ce dit emblème parce que, au-delà du propos, au-delà de l’idéologie et au-delà du radicalisme (de la durée, si vous voulez), JEANNE DIELMAN est un film qui transcende l’idée qu’il porte.

Transcende le film féministe, transcende le film politique, transcende le film de jeunesse. Il l’est, tout ça, mais pas que.

Transcende l’emblème, si vous voulez.

10

Jeanne Dielman, 23 Quai du Commerce, 1080 Bruxelles – 1975 – 201 min – Belgique, France – Chantal Akerman

Une réflexion sur “Portrait quotidien

  1. Olivier Bouchard dit :

    Reblogged this on suitedbooboo and commented:
    Commentaire sur Jeanne Dielman écrit pour Point de Vues.

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