Police/Bandit

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6 septembre 2013 par Pascal Plante

high and low

En raison de sa parfaite balance entre storytelling classique (à la John Ford) et exotisme typiquement japonais, la cinéma d’Akira Kurosawa a cette qualité de rejoindre un public qui s’étend bien au-delà du pays du soleil levant. L’Occident vante sans cesse les vertus de ses films les plus connus tels RASHOMON, LES SEPT SAMOURAÏS ou bien LE CHÂTEAU DE L’ARAIGNÉE, tous les trois se déroulant au Japon féodal et mettant en vedette des monarques impitoyables, des samouraïs valeureux ou des paysans sans défense. Les néophytes seront donc surpris de savoir que Kurosawa réalisa bien plus de films contemporains que d’épopées de capes et d’épées du temps de jadis. Par souci de remettre les pendules à l’heure, j’ai décidé de donner un peu de visibilité au côté de la médaille plus méconnu de Sensei.

ENTRE LE CIEL ET L’ENFER, film policier ponctué de critiques lucides sur la société japonaise contemporaine est l’un des films les plus réussis de Kurosawa, tout simplement. Comme son titre l’indique, ENTRE LE CIEL ET L’ENFER nous entraîne dans deux extrêmes : les riches au ciel, les pauvres en enfer. Qu’arrive-t’il lorsque l’ordre naturel est brisé et que les riches goûtent à la misère ?

Gondo (Toshiro Mifune) est un actionnaire prospère d’une compagnie de chaussure. À la veille d’une transaction bancaire qui lui vaudrait le contrôle de la compagnie, Gondo est aux prises avec un fou qui lui demande une rançon exorbitante s’il veut revoir son fils. La situation se complique lorsque Gondo réalise que le kidnappeur s’est trompé et qu’il a enlevé l’ami de son fils. Gondo fait maintenant face à un important dilemme moral. Doit-il se ruiner pour sauver l’enfant d’un autre? Le film est construit en diptyque. La première partie est un conte moral, en huis clos, axé sur le tiraillement décisionnel de Gondo. L’homme d’affaire est relégué en arrière-plan dans la seconde partie, dans laquelle l’enquête policière (menée par un détective interprété par Tatsuya Nakadai) est mise de l’avant. L’opération policière aux soubresauts incessants mène progressivement le spectateur jusque dans les bas-fonds d’une société impitoyable.

Jamais Kurosawa n’aura été aussi acerbe dans sa représentation de la misère. Délaissant son commentaire sur le Japon en piètre état d’après-guerre (qu’il étudia en profondeur dans les années quarante, avec notamment CHIEN ENRAGÉ), Kurosawa porte maintenant un discours frôlant le nihilisme. Le désespoir de l’après-guerre trouvait racine dans une tragédie récente. On cernait aisément une cause à tous les maux. Pourtant, dans les années soixante, le problème d’inégalité des richesses est toujours présent, mais cette fois il est auto-perpétré. Les gens comme Gondo n’ont que faire des gens comme le kidnappeur. Il faut un revirement de situation extraordinaire pour qu’il y ait contact entre les deux pôles. Ce ne sont donc pas les miséreux victimes d’une situation hors de contrôle mais bien les miséreux fautifs de leur propre autodestruction alliés au laisser-faire des figures d’autorité que Kurosawa dépeint dans ce film. La séquence de la piquerie en est le meilleur exemple. Les policiers sont au courant que les gens se droguent, mais aucune action externe n’est portée. Tous ces héroïnomanes fantomatiques sont une réalité, « mais à quoi bon donner un coup de main à ces chiens » diront en chœur les gens convenables.

Au delà de ce niveau de lecture sociologique plus lourd, ENTRE LE CIEL ET L’ENFER peut être apprécié strictement pour son côté divertissant. En effet, il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’un polar de premier ordre. Le huis clos dans la maison de Gondo est un exemple frappant de la qualité de Kurosawa comme scénariste. Cependant, même si l’on peut aisément imaginer la première partie du film sur les planches d’un théâtre, la mise-en-scène vive de Kurosawa détonne. Utilisant judicieusement le format scope (2.35:1), la photographie contrastée noir et blanc, ainsi qu’une multitude de plans de caméras complexes, l’espace restreint est exploré dans ses moindres recoins, dynamisant ainsi considérablement un film qui aurait pu facilement tomber dans un statisme banal. Kurosawa sait plaire autant au public de masse qu’au public averti puisqu’il est toujours soucieux de donner une dimension spectaculaire à ses films. De plus, les petites pointes d’humour placées sporadiquement tout au long de l’œuvre jettent un peu de lumière sur un tableau jusque-là plutôt sombre, facilitant ainsi un visionnement qui pourrait sembler aride pour certains.

La versatilité du cinéaste nous est confirmée dans la seconde partie du film, complémentaire à la première. Les longues tirades ainsi que l’exploration spatiale calculée laissent maintenant place à une esthétique plus libre, se rapprochant du documentaire, plus visuelle, plus sensuelle. La marque de commerce de Kurosawa (connecter avec le public par le biais de dame nature) est à l’honneur dans la seconde partie. Kurosawa aime les tempêtes, les grandes chaleurs et les grands froids. Dans ENTRE LE CIEL ET L’ENFER, c’est une canicule infernale qui fait rage. Gondo, dans sa villa climatisée, est immunisé, mais lorsque le cinéaste filme les gens du peuple dans les rues, la chaleur encombrante est si bien représentée qu’elle est pratiquement infligée au public.

Pour garder l’intérêt du spectateur pendant deux heures et demie, Kurosawa sait exactement à quel moment il doit faire basculer la question « qui est l’auteur du kidnapping? » à la question « pourquoi a-t-il fait ça ? ». Cette interrogation nous est répondue en bribes, et le spectateur doit formuler lui-même la réponse complète. Cette gymnastique intellectuelle requise chez le spectateur est ce qui confère à ce film un avantage sur bien d’autres œuvres de sensei, qui ont parfois la fâcheuse tendance à avoir des finales moralisatrices au didactisme appuyé. ENTRE LE CIEL ET L’ENFER nous quitte avec la dose ambiguïté qui assure une postérité dans notre esprit, et la séquence finale, inoubliable, ne peut que vous coller à la peau.

9

Tengoku to jigoku (Entre le ciel et l’enfer) – 1963 – 143 min – Japon – Akira Kurosawa

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