Le postmodernisme à la télévision dans les séries BUFFY CONTRE LES VAMPIRES et DOLLHOUSE de Joss Whedon

1

6 septembre 2013 par Mario Melidona

buffy

Le concept même du «postmodernisme» n’a pas de définition unique, mais en partant de l’hypothèse que le postmodernisme est d’abord un rejet des archétypes classiques, nous pouvons définir de nouvelles normes. «Dans sa forme la plus générale et répandue, l’esprit postmoderne peut être considéré comme un ensemble ouvert, indéterminé d’attitudes qui ont été façonnés par une grande diversité des courants intellectuels et culturels.» (Tarnass 395) La télévision a la capacité de créer, et de former, de nouvelles interprétations de différents thèmes; mélanger les genres et amenuiser leurs frontières et apporter la construction d’idéaux sociaux et philosophiques. Ce médium représente le changement dans les courants culturels, parce que sa structure et sa capacité à transmettre des informations dans un nouveau format, tout en rejetant certains archétypes classiques, fait progresser la structure et le narration. Rejeter les archétypes antérieurs est généralement considéré comme une des forces de l’oeuvre de Joss Whedon. Un «auteur» télévisuel depuis la fin des années 90, Joss Whedon a été considéré comme un artiste postmoderne par les fans et les critiques. Le travail de Joss Whedon est une représentation par excellence des idées postmodernistes à la télévision concernant l’identité, le mythe, le récit et les rôles des sexes comme on le voit dans BUFFY CONTRE LES VAMPIRES et DOLLHOUSE. La réinvention constante de Whedon des archétypes classiques de ses héros, des méchants et de ses histoires lui a permis de réinventer la façon dont la télévision affecte le monde moderne. Whedon dirige ses personnages à travers des voyages de découverte de leur identité de manière littérale et métaphorique, tout en étant subversif sur les attentes fondées par leur sexe. Grâce à son acceptation des traditions (télévision procédurale), il peut déconstruire et, simultanément, reconstruire une nouvelle mythologie, représentant de nouvelles narrations (séries télévisuelles).

En explorant la déconstruction et la reconstruction des archétypes classiques de Whedon, il est important d’avoir des connaissances dans la compréhension de son contenu. Dans BUFFY CONTRE LES VAMPIRES le générique d’introduction résume notre héros titulaire, Buffy Summers: «À chaque génération nait une Tueuse, elle seule devra affronter les démons, les vampires et les forces du mal…» (Comme narré par Rupert Giles PILOT 1.01.)

L’archétype de la mythologie dans BUFFY utilise le vampirisme classique afin de recréer les lois et les règles de cet univers en particulier. Par exemple, les vampires ne peuvent être exposés à la lumière du soleil (vieux mythe), mais ils ont des pensées conscientes provenant de leur âme pré-vampirique (nouvelle mythologie). C’est un mélange étrange de notre monde et celui d’un monde imaginaire, là où existent des créatures mystiques. Avec fait référence à l’Élu, la série nous donne une représentation dans laquelle notre héros est une adolescente qui n’a pas d’expérience de la vie, en rejetant clairement l’archétype du héros masculin classique.

Buffy, notre héros, est sur une voie d’apprentissage et Whedon, à travers les paroles de Chadwick, se permet de «se concentrer sur la critique et / ou la transformation coercitive des structures hiérarchiques de domination» (Chadwick 14). Whedon permet des changements dans la façon typique que tout tourne autour d’une figure patriarcale en mettant Buffy dans un rôle central et en lui accordant une figure patriarcale avec son Observateur: Rupert Giles, un adulte mâle britannique.

Le rôle de l’Observateur est d’enseigner et de guider la Tueuse dans son but. Buffy Summers est en charge et est au cœur de la critique de la communauté (les amis et la famille) et des difficultés de la vie quotidienne. Asim Ali du Département d’études américaines à l’Université du Maryland a écrit «BUFFY est une télésérie très postmoderne. Cette série secoue des notions et des idées classiques, brasse un ensemble de croyances … [que] la vie est figurativement mais aussi littéralement une illusion.» (Ali, conférence) Que la vie de Buffy et ses amis (dénommé «The Scooby Gang», en référence à SCOOBY DOO) consiste à savoir que la ville de Sunnydale se trouve au sommet de la bouche de l’enfer et qu’ils sont les seuls (pour la plupart) qui connaissent la vérité derrière tous les évènements démoniaques. Le fait qu’ils sont les seuls à savoir la vérité les condamne à être séparés et non acceptés par le grand public et leur permet également de rester un groupe d’amis très proches.

BUFFY CONTRE LES VAMPIRES est aussi un pastiche d’anciens et de nouveaux clichés, à travers l’humour ironique, à travers son auto-référentialité et son remixage de la culture pop-classique. Souvent, la série se rend compte de l’absurdité du monde où les personnages vivent en créant un dialogue malicieux qui exprime leur frustration et leur surprise. Un parfait exemple de cela se voit dans l’épisode musical, encore une fois un mélange de genres, ONCE MORE, WITH FEELING, où la jeune sœur de Buffy, Dawn, a été prise par le seigneur de la danse (connu seulement comme Sweet) et Spike (un autre vampire aux côtés de Buffy) saisit l’un des fidèles de Sweet, qui possède un visage apparemment fabriqué en bois et à travers cet échange:

Spike tente de saisir le fidèle mais il se libère, s’enfuit.

SPIKE: (surpris) Strong. Someday he’ll be a real boy.

BUFFY: So. Dawn’s in trouble. Must be Tuesday.

(BUFFY, ONCE MORE, WITH FEELING 6.07)

Il est évident que l’utilisation de la pop-culture est à portée de main là où Spike fait clairement référence au fidèle comme Pinocchio (film d’animation classique de Disney en 1940) et sa capacité à prouver qu’il va devenir un garçon réellement vivant (même s’il reste un serviteur démoniaque). Deuxièmement, Buffy se réfère à l’intervalle de temps où l’émission sera diffusée. D’où l’idée que les problèmes ont toujours lieu un mardi, digne d’un certain humour ironique en brisant le quatrième mur avec son public. Il crée un lien entre les spectateurs et le conte, ce qui leur permet de faire partie de la «Buffyverse» (l’univers dans lequel se déroule BUFFY).

***

Par ailleurs, d’autres oeuvres postmodernistes de Whedon viennent avec un changement clair dans le contenu et les idéaux. En 2008, Whedon a créé une autre émission de télévision, DOLLHOUSE où notre caractère central, Echo (ainsi qu’avec d’autres personnages nommés les «Actives») sont utilisés par la Société Rossum comme navires de l’esprit afin d’imprimer une nouvelle personalité (sans dédoublement) et ainsi être de service de la clientèle (parmi d’autres utilisations). Coïncidence, notre protagoniste Echo est la première «poupée» ou «actif» que le public découvre comme étant capable de se souvenir de «empreintes» de son passé et de son ancien soi: Caroline (dont je discuterai plus tard).

Le post-modernisme est la «déclaration que la modernité conduit à des pratiques et des institutions sociales qui légitimisent la domination et le  contrôle d’une minorité puissante sur la majorité, même si les modernistes promettent l’égalité et la libération de tous les peuples.» (Barett 18) C’est ce changement dans les idéaux que DOLLHOUSE évoque au niveau littéral et narratif; la série est basée sur ​​la Société de Rossum qui exerce un contrôle complet sur le corps et l’esprit de ses «Actives», offrant en retour de l’argent et qu’ils seraient «libérés» de leurs difficultés. Le chef de la maison de Rossum à Los Angeles (la maison de poupée et aussi là où Echo réside) est Adelle DeWitt, une femme qui croit vraiment en la cause de la Société de Rossum. Adelle est une femme décrite comme étant capable de «convaincre les actifs potentiels qu’elle peut leur fournir une aliénation choisie, contrôlée, une fuite à la responsabilité de leur travail et de leurs corps sans conséquences pour leur humanité.» (Ress 3)

Adelle est nihiliste, elle a «cessé de croire en Dieu et dans les valeurs traditionnelles» (Gemes 98). Adelle, une femme civilisée en plein contrôle de sa maison, croit que l’homme détient le futur et qu’il est temps pour lui de devenir «le nouvel ordre mondial». Ironiquement Adelle, dans le futur apocalyptique de EPITAPH: PART ONE & TWO, convaincra Rossum et s’alliera avec Echo, afin de sauver l’humanité après la catastrophe mondiale provoquée par la technologie d’effacement de l’esprit de Rossum.

Comme la série progresse, notre protagoniste Echo commence à se rappeler des souvenirs des empreintes du passé et de sa personnalité originelle  Caroline, une militante contre le terrorisme, avant qu’elle ne devienne une «active». Devenant essentiellement consciente d’elle-même et réalisant ce qui se passe vraiment, Echo commence à se demander ce qu’est la vie et ce qu’avoir une âme signifie en se remémorant son ancien soi (Caroline).

DOLLHOUSE pose la question suivante: «s’il n’y a aucune preuve scientifique d’une âme immatérielle durable qui existe indépendamment du corps… comment allons-nous comprendre l’expérience humaine? » (Muntersbjorn, conférence) Grâce à ce manque d’humanité nous révélons les véritables intentions de Rossum d’avoir des copies de leurs personnalités originales (ceux qui contrôlent la maison de poupée) afin que lorsque la mort arrive, comme évoqué dans le futur apocalyptique de EPITAPH: PART ONE & TWO, ils puissent vivre éternellement dans un autre corps, transcendant essentiellement la vie et la mort en devenant immortels.

Un autre attrait du post-modernisme est le récit d’ensemble où «diverses tentatives pour créer un monde virtuel désincarné où l’esprit existe sans le  corps se soldent par un échec ou une catastrophe. » (Calvert 3) Cette idée essentielle mène la série à raconter en épilogue une histoire plus vaste, dans  laquelle le public a perçu cette narration comme «de plus grandes choses à venir».  EPITAPH: PART ONE & TWO fonctionne en tant que récit global dans l’univers de DOLLHOUSE en ayant le reste de la saison (et la série dans son ensemble) qui racontent les arcs narratifs comme la manière qu’a Rossum d’amener le monde dans l’apocalypse et l’arc dans lequel Echo devient consciente de soi et se rebelle en essayant de faire tomber la Société de Rossum. Ce futur apocalyptique a été causé par Rossum, en mettant le monde dans un désert de corps sans esprit et sans âme, remplis de pure rage. Echo, avec sa personnalité originelle Caroline (nouvelle personnalité dans une jeune fille innocente), et d’autres anciens «Actives» (restaurés avec leurs personnalités originelles) se regroupent ensemble afin de détruire le mécanisme d’effacement de l’esprit. Dans EPITAPH ONE, Adelle «qui ne sait pas encore si elle recevra la même absolution qu’Echo a trouvé» (Wilcox 14-5), décide d’aider cette dernière.

Lorsqu’Echo devient consciente de soi et en plein contrôle, la série élicite la possibilité d’être plus d’une personne à la fois: qu’arrive t’il de nous si nous sommes réintroduit à notre ancien soi? Echo se souvient de ses différentes personnalités et se «demande comment récupérer les souvenirs de Caroline. Elle est particulièrement préoccupée par ce qui se passera à cette nouvelle entité nommée Echo lorsque s’effectuera le retour de Caroline.» (Ginn 14). Est-ce que leurs différentes personnalités seront en conflit ou travailleront-elles en harmonie dans son esprit? La série ne cherche pas à répondre à cette question philosophique et donc la série se termine avec Echo qui se repose dans son lit de poupée.

En conclusion, la question de «qu’est-ce que le postmodernisme?» n’a toujours pas de définition claire. Il fonctionne dans de nombreux aspects et dans différents cadres pour la littérature, l’art et la télévision. Impossible à enfermer dans un carcan, Joss Whedon a pu explorer, construire et déconstruire les idées et le narrations. Grâce à son travail sur BUFFY CONTRE LES VAMPIRES et DOLLHOUSE, Whedon a pu présenter les idéaux postmodernes à la télévision à travers son art. Dans BUFFY: les rôles des sexes ne sont pas conformes à une norme classique ou patriarcale en définissant notre héros comme une adolescente qui tue les créatures démoniaques la nuit, à travers l’humour ironique concernant l’entêtement  autour de Buffy; la pop-culture est remixée dans un contexte autoréférentiel et la série possède la capacité à remanier / réinventer le mythe du vampire en mélangeant anciennes (ne peut pas entrer dans la lumière du soleil) et nouvelles traditions (certains peuvent avoir une âme) et en appuyant l’importance de la communauté. Alors que dans DOLLHOUSE: la série évoque le penchant vers le nihilisme chez le personnage d’Adelle DeWitt par sa rejection, et plus tard son absolution de la notion de l’Homme au-dessus de Dieu, explore les idées d’une personne «conscience de soi» avec une ou plusieurs personnalités (certaines peuvent même ne pas nous appartenir), la tentation que la modernité nous permettra la liberté, si l’âme est liée à l’expérience humaine, la vie qui transcende la mort et à travers le récit global, la série pose la question à savoir si l’esprit et le corps ne peuvent quitter l’un sans l’autre. Aussi non orthodoxe que celui puisse paraitre, le travail de Joss Whedon a construit des idéaux postmodernes à la télévision à travers le mythe, les rôles sexuels, l’identité et la narration.

En référence au postmodernisme, je finis cette analyse par une citation de BUFFY CONTRE LES VAMPIRES de l’épisode SHOWTIME de la saison 7 où Buffy affirme à propos du mal (et du postmodernisme):

I don’t know what’s coming next. But I do know it’s gonna be just like this — hard, painful. But in the end, it’s gonna be us. If we all do our parts, believe it, we’ll be the ones left standing. Here endeth the lesson.

Références

Ali, Asim. « Community, Language, and Postmodernism at the Mouth of Hell. » Conférence. Slayage Conference on Buffy the Vampire Slayer. Univ. of Maryland, 2009.  Web.

Barrett, Terry. “Modernism and Postmodernism: An Overview With Art Examples” dans Art Education: Content and Practice in a Postmodern Era. Édité par J. Hutchens & M. Suggs. Reston, Virginia: National Art Education Association, 1997, page 18. Livre. 

Buffy, the Vampire Slayer. Réalisateur Joss Whedon. Acteurs Sarah Michelle Gellar, Anthony Stewart Head. 1997. Twentieth Century Fox Corporation, 2002. DVD.

Buffy, the Vampire Slayer. Réalisateur Joss Whedon. Acteurs Sarah Michelle Gellar, James Marsters. 2001. Twentieth Century Fox Corporation, 2004. DVD.

Buffy, the Vampire Slayer. Réalisateur Michael Grossman. Actrice Sarah Michelle Gellar. 2003. Twentieth Century Fox Corporation, 2004. DVD. 

Calvert, Bronwen. “Mind, Body, Imprint: Cyberpunk Echoes in the Dollhouse.” Fantasy Is Not Their Purpose: Joss Whedon’s Dollhouse. Édition spéciale de Slayage: The Journal of the Whedon Studies Association 8.2-3 (30-31), été/automne 2010: 3. Web.

Chadwick, Whitney. “Preface” dans Women, Art, and Society. 3e édition. New York: Thames & Hudson World of Art, 2002, page 14. Livre.

Gemes, Ken. May, Simon. Nietzsche on Freedom and Autonomy. New York, Oxford University Press, 2009: 98. Livre.

Ginn, Sherry. « Memory, Mind, and Mayhem: Neurological Tampering and Manipulation in Dollhouse. » Fantasy Is Not Their Purpose: Joss Whedon’s Dollhouse. Édition spéciale de Slayage: The Journal of the Whedon Studies Association 8.2-3 (30-31), été/automne 2010: 14. Web.

Muntersbjorn, Madeline M. “Disgust, Difference, and Displacement in the Dollhouse.” Conférence. Slayage Conference on the Whedonverses. Flagler College, St. Augustine, FL, 3-6 juin 2010. Web.

Ress, Shelley S. and Tom Connelly. “Alienation and the Dialectics of History in Joss Whedon’s Dollhouse.” Fantasy Is Not Their Purpose: Joss Whedon’s Dollhouse. Édition spéciale de Slayage: The Journal of the Whedon Studies Association 8.2-3 (30-31), été/automne 2010: 3. Web.

Tarnas, Richard. “The Postmodern Mind” dans The Passion of the Western Mind. New York: Ballantine Books, 1991, page 395. Livre.

Wilcox, Rhonda V. « Echoes of Complicity: Reflexivity and Identity in Joss Whedon’s Dollhouse. » Fantasy Is Not Their Purpose: Joss Whedon’s Dollhouse. Édition spéciale de Slayage: The Journal of the Whedon Studies Association 8.2-3 (30-31), été/automne 2010: 14-5. Web. 

Une réflexion sur “Le postmodernisme à la télévision dans les séries BUFFY CONTRE LES VAMPIRES et DOLLHOUSE de Joss Whedon

  1. […] médium il est vrai trop souvent négligé de notre part. Je vous invite d’ailleurs à lire son essai sur le postmodernisme dans les séries de Joss Whedon. Nous accueillons également au sein de […]

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

sondage

%d blogueurs aiment cette page :