La guerre, la guerre…

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6 septembre 2013 par Pascal Plante

deerhunter

J’aborderai THE DEER HUNTER avec des gants blancs. Avec une extrême précaution même, car je sais que ma prose ne sera pas en mesure de rendre un hommage satisfaisant à ce que je considère comme l’un des meilleurs films (pour ne pas dire LE meilleur film) qu’il m’ait été donné de voir. Tout simplement. Mais bon, je me jette à l’eau.

THE DEER HUNTER est un film fleuve en trois actes qui examine en profondeur les traumatismes de la guerre, vécus par Michael (Robert DeNiro), Steve (John Savage) et Nick (Christopher Walken). La première heure de film se passe avant le départ des trois hommes, dans la petite ville (fictive) de Clairton, Pennsylvanie. Steve se prépare à épouser Angela. Pendant ce temps, une histoire d’amour encore au stade embryonnaire se tisse entre Nick et Linda (Meryl Streep), qui est également convoitée par l’énigmatique et renfermé Michael. Après la cérémonie, dans laquelle tous les autres personnages périphériques sont introduits, les futurs soldats décident d’aller chasser une dernière fois avant de partir vers l’inconnu. Après avoir vécu l’enfer du Vietnam, chasser le cerf ne sera plus jamais pareil pour Michael, Nick et Steve.

Reportons le film dans son contexte historique. La guerre du Vietnam fut un événement marquant de l’histoire des États-Unis (et du monde entier) car, pour la première fois, les gens pouvaient voir ce qui s’y passait à la télévision. Le spectacle était horrifiant. Bien que la guerre se terminât en 1975, il aura fallu attendre trois ans la sortie d’un premier long-métrage américain commercial relatant, de façon fictive, ce qui se passait là-bas. La raison? Puisqu’il était emblématique de la défaite américaine, le sujet était tabou et les producteurs étaient réticents à l’idée d’investir dans de tels projets. Michael Cimino, jeune réalisateur n’ayant qu’un seul long-métrage à son actif, fut celui qui brisa la glace avec THE DEER HUNTER. Pourtant Cimino ne profite pas de l’occasion pour faire de la politique. Dresser un portrait juste de la guerre n’était pas la préoccupation principale du cinéaste. En fait, aussi étonnant soit-il, il est presque inadéquat de catégoriser THE DEER HUNTER comme un film de guerre. L’oeuvre de Cimino traite davantage de l’amitié et de la façon dont il réagit à des situations extrêmes. La guerre du Vietnam est une toile de fond idéale pour un film qui exploite des thématiques intimes et excessivement complexes.

Tout d’abord, je dois tirer mon chapeau à l’équipe de comédiens, tous au sommet de leur art. Avec DeNiro, Savage, Cazale, Streep et Walken au générique, il fallait s’attendre à un film ponctué de performances impeccables. Il est beaucoup plus que ça. Le résultat est tout à fait magique. THE DEER HUNTER trône au sommet de la courte liste des films les mieux interprétés. (aux côtés de WHO’S AFRAID OF VIRGINIA WOOLF?, A STREETCAR NAMED DESIRE, CRIES AND WHISPERS et A WOMAN UNDER THE INFLUENCE) L’illusion de réalisme est parfaite tant les acteurs insufflent une humanité profonde aux personnages. Le grand défi que THE DEER HUNTER relève, c’est de mettre en scène des personnages avec des qualités et des défauts, ni lâches ni courageux, ni bons ni méchants, mais vrais. Christopher Walken fut le seul qui repartit avec un Oscar, récompense hautement méritée. Un rôle difficile, menée à la perfection du début à la fin. Et quelle fin… Nick est le meilleur ami de Michael dans le film. On a l’impression qu’ils se sont connus toute leur vie. DeNiro a dit lui-même que cette prestation était celle qu’il considérait comme sa meilleure. Elle fut par ailleurs sa plus exigeante physiquement et émotionnellement. On a tendance à attribuer ces qualificatifs à RAGING BULL. Évidemment, son Jake La Motta est plus flamboyant et impressionnant à première vue que son Michael. Pourtant, la subtilité et l’honnêteté des émotions de l’acteur confèrent une puissance et une richesse uniques à ce rôle. DeNiro et Walken trouvent par ailleurs leur égal chez le sexe opposé. Meryl Streep incarne Linda, qui est amoureuse de Nick et de Michael. C’est une performance crue et dépouillée. Streep n’a pas besoin de prendre l’un de sa quinzaine d’accents différents. Elle n’a pas besoin de piquer des crises de colères ou de larmes. Elle n’a qu’à comprendre les dilemmes intériorisés de son personnage et les amener à la surface, doucement, gentiment. La sympathie qu’elle suscite chez le spectateur est immense, et ce en évitant le mélodrame. Tout se joue à travers les regards, les expressions corporelles, les sourires. Le meilleur exemple se trouve dans la séquence du mariage de Steve, où une complicité et une tension amoureuse se développe entre Linda et Michael.

Parlons en de cette fameuse séquence du mariage. Trop de gens la qualifient de trop longue, d’inutile ou d’ennuyeuse. Ah ! La salive que j’ai dû déployer pour tenter de faire comprendre à ces gens son importance au sein du récit ainsi que la pertinence de sa durée prolongée. Comme un grand maître d’échec, Cimino prend le temps de placer tous ses pions de façon stratégique avant de passer à l’attaque. Le résultat d’une telle tactique est percutant. La fameuse scène dans laquelle Nick et Michael sont forcés de « jouer » à la roulette russe ne serait jamais aussi puissante sans la caractérisation préalable en profondeur des deux amis. On peut faire le test. Allez sur youtube et retournez voir la scène de la roulette russe. On peut admirer sa construction méticuleuse, les prestations exemplaires qui la constitue, etc. mais l’impact, même s’il reste présent, se retrouve grandement atténué. Hors contexte, la scène de la roulette russe est un petit bijou de cinéma, sous tous les angles. En contexte, ce sont les dix minutes les plus horrifiantes, les plus intenses, les plus dérangeantes, les plus parfaites qui soient. Un compétiteur féroce à ce titre provient du même film. Il s’agit de la seconde partie de roulette russe, à la toute fin. DeNiro criant le nom de Nick en vain après que l’inévitable soit arrivé heurte le spectateur avec une batte de baseball. Oui, la roulette russe est utilisée à deux pivots narratifs importants du récit. Roulette russe = THE DEER HUNTER. Je sais. Qui plus est, il n’y a aucune évidence que de telles choses se soient réellement produites au Vietnam, ce qui engendra des tollés de protestations… L’appréciation que j’ai du film ne s’en retrouve pas ébranlée une seule seconde. Les soldats américains forcés à lutter l’un contre l’autre avec le revolver chargé est une vision cauchemardesque. Il ne faut pas oublier que la portion au Vietnam ne dure qu’une heure. Dresser un panorama vaste de l’horreur de la guerre était un défi de taille en raison de la durée relativement courte de cette section. La roulette russe est la parfaite métaphore. Le parfait concentré d’horreur. Filmer des scènes de combats prolongés aurait été déplacé, car ces scènes auraient fait dévier l’attention du film, qui est braqué sur les protagonistes. Film de guerre, peut-être. Film d’action, pas du tout.

The Deer Hunter, bien qu’étant mon film favori, n’est pas le film le plus performant sur tous les aspects. Visuellement, il n’est pas aussi fort que, disons, 2001: A SPACE ODYSSEY, BARRY LYNDON, THE RED SHOES ou bien (pour en nommer au moins un en noir et blanc) THE NIGHT OF THE HUNTER. Je pourrais d’ailleurs continuer ma liste assez longtemps avant d’aboutir enfin au film de Cimino… Ce qu’il faut préciser, par contre, c’est que, dans THE DEER HUNTER, une photographie tape-à-l’œil, à la Christopher Doyle, aurait été inappropriée. Cimino mise sur des images sans artifices. Des images qui semblent issues d’un documentaire. Ce type d’esthétique, beaucoup plus près des films de Cassavetes que de ceux de Kieslowski, garde le spectateur attentif sur ce qui est réellement important ici : l’âme des personnages. On peut donc attester que l’esthétique visuelle de THE DEER HUNTER n’est pas nécessairement à couper le souffle, mais elle est néanmoins parfaite, en ce sens qu’elle est en symbiose avec tous les autres éléments qui constituent le film.

THE DEER HUNTER est un incontournable. Le spectateur patient s’en retrouvera énormément récompensé. Avec un film aussi maîtrisé, on doit se demander: «Qu’est-il arrivé à Michael Cimino?» Ma théorie la plus plausible: Cimino a vendu son âme au diable afin de produire ce coup de maître, puisqu’on connaît tous l’histoire tristement célèbre de GATES OF HEAVEN, largement considéré comme l’un des plus grands échecs commerciaux de tous les temps. Même si ce film fut injustement démoli par la critique, il a tout de même la notoriété d’avoir ruiné United Artists, d’avoir marqué la fin de Cimino, mais également d’avoir été l’argument massue contre la toute-puissance de l’auteur derrière la caméra aux États-Unis. Dorénavant, les producteurs seront davantage sur leurs gardes, et financeront des projets plus ciblés. Bonjour, années quatre-vingt!

10

The Deer Hunter – 1978 – 182 min – Angleterre, États-Unis – Michael Cimino

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