Hypocondriaque?

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6 septembre 2013 par Pascal Plante

safe

Avec la possible exception de Travis Bickle, le protagoniste tristement célèbre de TAXI DRIVER, jamais effondrement psychologique d’un personnage à l’écran ne fut aussi dérangeant, aussi percutant et aussi terrifiant que celui de Carol White (Julianne Moore) dans le chef-d’oeuvre de Todd Haynes. Je conviens que ce mot est utilisé à outrance… tant pis. Ce qualificatif me semble approprié. Chef-d’oeuvre, certes, mais un de ceux que l’on doit aborder avec certaines précautions. Visionnement de dimanche après-midi, s’abstenir.

Menant une vie bourgeoise dans un quartier cossu de San Fernando Valley, Carol White est une femme au foyer tout ce qu’il y a de plus ordinaire. Aliénée par un mode de vie de consommation et de superficialité, Carol White est une femme effacée, peu sûre d’elle, sans grandes ambitions. Son statut de victime de la société moderne s’intensifie lorsqu’elle commence à développer d’étranges symptômes physiques liés à la pollution et aux produits chimiques omniprésents dans l’air et la nourriture. Devant l’incrédulité de son médecin et de son mari, pour qui tous ses problèmes ne sont que psychologiques, Carol continue toutefois à chercher des réponses à sa condition misérable. Cette recherche de vérité la conduit à Wrenwood, un institut spécialisé dans le traitement de ce type de déséquilibre. C’est dans cet environnement stérilisé, isolé du reste du monde, que Carol tente de recouvrer sa santé physique et mentale.

En 1995, date de sortie du film, les débats à l’échelle planétaire sur les enjeux liés à la pollution et à la dégradation de la planète n’étaient pas aussi ardents qu’ils ne peuvent l’être aujourd’hui. En ce sens, le film de Haynes est avant-gardiste. Cependant, contrairement à la majorité des films catastrophes des années quatre-vingt, SAFE est révolutionnaire dans sa façon d’utiliser un facteur global, en l’occurrence la pollution causée par les produits chimiques, et de l’appliquer de façon intime, et ne cernant qu’un seul personnage. En effet, la satire sociale est présente, mais elle ne nous est présentée qu’à travers l’étude psychologique de Carol. À ce sujet, il est impossible de passer sous silence la performance magistrale de Julianne Moore, qui confère à son personnage une humanité touchante et maladroite. Le spectateur ne condamne pas Carol White, mais est en effet capable de s’identifier à elle et de ressentir de la compassion. Conjugué au scénario habile de Haynes, Moore brille réellement dans un rôle d’une complexité déroutante. Carol est absente, se tient toujours à retrait même lorsqu’elle parle avec son mari, finit rarement ses phrases. Je me plais à comparer cette prestation à celle de Mia Farrow dans ROSEMARY’S BABY. Les rôles ont indéniablement des affinités, mais les deux films en entier ont de multiples points communs, si ce n’est du fait que ce sont tous deux des drames psychologiques versant vers le film d’horreur. L’horreur, dans SAFE, il se glisse sous la peau. Il pénètre progressivement pour culminer finalement au tout dernier plan du film, qui montre Carol, seule dans son habitat stérile, se regardant dans le miroir en se disant: « I love you… I love you. » Visionné hors de son contexte, on pourrait penser qu’il s’agit ici d’une fin optimiste : elle apprend finalement à s’aimer et recouvrera la santé petit à petit. Cependant j’appuierai qu’il s’agit ici de l’une des fins les plus sombres et les plus dérangeantes qu’il m’ait été donné de voir. Il n’y a aucun espoir à Wrenwood. Aucun. Peter Dunning (Peter Friedman), le propriétaire et maître-penseur de l’institut, a plus d’affinité avec un gourou de secte qu’avec un professionnel de la santé. On comprend qu’il exploite ses patients et que ses motivations ne sont pas aussi nobles qu’ils ne peuvent paraître initialement. Le monologue dans lequel il tente de convaincre les patients de ne pas lire les journaux et d’éviter les nouvelles à la télévision est terrifiant. Les patients de Wrenwood ont effectivement un point commun : ils sont tous des êtres hautement manipulables et faibles. Ces traits de personnalités nous avaient été présentés chez Carol à plusieurs reprises dans le premier acte du film, notamment dans la scène au café où une amie l’influence à suivre un régime à base de fruit. Ce qui est encore plus répugnant dans le second acte, c’est que la maladie mentale est également exploitée par Dunning. Le monologue décrit quelques lignes plus haut est donc terrible car le spectateur sait qu’il ne tombe dans des oreilles de sourds et que les patients suivront aveuglément ses conseils, ce qui aura comme effet de les exclure encore davantage du monde réel.

Avant d’aller plus loin, il est important de spécifier que le personnage de Peter Dunning, comme tous les autres d’ailleurs, évite la caricature. Chaque personnage possède ses propres conflits, sa propre personnalité, ainsi qu’une grande profondeur humaine. Les qualités scénaristiques de Todd Haynes sont indéniables ici. De plus, l’ambiguïté de certains éléments de l’intrigue font participer activement le spectateur, qui ne peut que spéculer quant à la nature réelle du problème de Carol. La ligne n’est jamais clairement tracée à savoir si les problèmes de Carol sont liés à une hypersensibilité aux produits chimiques ou bien a un trouble d’ordre strictement psychiatrique. Une chose est sûre cependant, le moteur principal de la décadence psychologique de Carol gît vraisemblablement dans son mode de vie bourgeois. Ce sont les régimes à base de fruits, les fêtes d’enfants, les clubs santé, les permanentes et la villa minutieusement décorée et uniformisée qui tuent Carol à petit feu. L’aliénation liée à un tel mode de vie fut souvent dépeinte par les intellectuels, et ce depuis toujours. Dans les dernières années au cinéma, on a pu voir des films comme AMERICAN BEAUTY, LITTLE CHILDREN ou REVOLUTIONNARY ROAD se pencher sur le sujet. Je suis d’avis qu’aucun de ces films, qui ont tous connu un bon succès critique et populaire, n’arrive à la cheville du film de Haynes dans leur portrait sombre du mode de vie blasé des banlieusards américains bien nantis. Haynes utilise l’humour pour dresser son portrait, mais pas de la même façon qu’un AMERICAN BEAUTY, par exemple. Il s’agit en effet d’un humour très noir et très subtil, qui trouvera public chez les plus observateurs. Il peut s’agir d’un choix de chanson, comme l’utilisation ironique de HEAVEN IS A PLACE ON EARTH de Belinda Carlisle; de la réaction décalée de l’un des personnages, comme lorsque Carol entre dans son salon et réagit comme si elle avait vu en cadavre en réalisant qu’il y a eu une erreur dans sa commande de sofa; ou bien d’une réplique qui, lorsqu’on s’y attarde, fut insérée pour montrer avec humour l’incompréhension profonde de certains personnages, comme lorsque l’amie mangeuse de fruits, ne sachant pas trop quoi dire à Carol qui parle de ses problèmes liés aux produits chimiques, dit: «Well, I guess, one good thing is that it’s made you so much more knowledgable on food and everything… and chemicals.»

Ce qui frappe également dans SAFE est la réalisation glaciale et précise de Haynes. Contrairement à bien des films à intensité progressive qui passent de plans statiques relativement longs au début à des plans plus courts et énergiques vers la fin, le cadrage, le mouvement de caméra, ainsi que le rythme de montage restent sensiblement les mêmes tout au long de ses deux heures. Au lieu d’utiliser les propriétés filmiques pour conférer l’intensité du film, Haynes fait confiance à ses acteurs et à son scénario, et film avec intransigeance la dégradation mentale de Carol. Le rythme reste donc assez lent du début à la fin, mais un spectateur intéressé n’aura pas le temps de décrocher tant SAFE est fascinant. La photographie du film doit beaucoup à l’influence de Stanley Kubrick, qui aimait jouer avec les effets de lentilles et de profondeurs et qui cadrait bien souvent de façon symétrique avec un éclairage high key. Le seul procédé de caméra utilisé à des fins stylistiques et thématiques plus tape-à-l’oeil dans SAFE est l’utilisation du zoom, qui a pour effet de compresser la perspective et d’emprisonner davantage Carol dans le cadre. À cet effet, on peut citer THE EXORCIST ou BARRY LYNDON comme influence potentielle.

Il est dommage que ce film soit resté relativement obscur (l’édition DVD est out-of-print depuis plusieurs années…) Je conseille par contre fortement à tous ceux qui aiment les films sombres et difficiles, à la Bergman, Dreyer ou autre, de tenter de mettre la main sur ce petit bijou, trop souvent sous-estimé. La vérité est que SAFE est un film qui divise fortement le public. Une chose est sûre : Qu’on aime ou qu’on n’aime pas, SAFE attisera les discussions et vous vous surprendrez d’y penser encore plusieurs jours après l’avoir visionné.

10

Safe – 1995 – 119 min – Angleterre, États-Unis – Todd Haynes

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