Grand méchant loup

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6 septembre 2013 par Pascal Plante

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Je me suis toujours quelque peu méfié des consensus de critique qui consacrent tel ou tel film meilleur film de telle ou telle catégorie, pour la simple et bonne raison que je ne suis pratiquement jamais en accord avec la décision. Le cas présent est l’exception à la règle. LE CONTE DES CONTES a été voté par un grand nombre de spécialistes comme étant le meilleur film d’animation de tous les temps en 1984 (seulement cinq ans après sa première projection) et encore une fois en 2002. C’est notre CITIZEN KANE en papier découpé. Pourtant, trop peu de gens ont vu le film ni même entendu le nom de Youri Norstein, le maître aux doigts de fées derrière ce que je considère comme l’une des plus grandes oeuvres d’art du XXe siècle (ni plus ni moins). Si vous pensez SOUTH PARK lorsque vous entendez parler d’animation en papier découpé, think again ! Norstein entraîne définitivement le médium au-delà des limites, même celles de l’imagination. Ce qu’il avait fait de façon incroyable avec LE HÉRISSON DANS LE BROUILLARD en 1975, il le pousse encore plus loin dans son film successeur.

L’histoire est difficile à résumer. Il s’agit davantage d’une expérience sensorielle ou d’un voyage à travers le temps et la mémoire que d’un film à intrigue. Pensez à ZERKALO (LE MIROIR) d’Andrei Tarkovsky. Le spectateur doit être alerte au symbolisme et doit participer activement afin de placer les différentes pièces du puzzle ensemble. Le film traite, de façon abstraite et poétique, de plusieurs décennies dans l’histoire de la Russie. Il aborde des sujets universels tels l’amour, la guerre, l’enfance, la peur, ce qui le rend thématiquement très riche. Il s’agit à juste titre d’un conte de fée, mais d’un conte de fée qui se serait égaré dans une réalité difficile. Le personnage principal, un petit loup, semble en effet tout droit sorti de la chanson pour enfant qui constitue un leitmotiv dans le film. La forme physique du loup contraste avec l’environnement qui l’entoure. En effet, il a davantage de similitudes avec le style en “o” de Disney qu’avec les autres personnages du film. Ce contraste contribue également à l’effet sans doute recherché par le cinéaste de montrer qu’il est dépareillé et solitaire. Le petit loup, personnage métaphorique, peut être perçu comme l’innocence, l’enfance. Il est inoffensif dans le conte de Norstein, ce qui s’oppose à l’imagerie populaire consacrée de l’animal (le grand méchant loup dans LE PETIT CHAPERON ROUGE, pour ne citer que celui-ci). Ainsi, le loup regarde ce qui se passe dans le monde et semble dépassé par celui-ci (tout comme le spectateur). Je n’irai pas plus loin. De toute façon, même si les subtilités narratives ne sont pas toutes décelées à première écoute, vous serez dépassé par la beauté plastique du film, aspect qui, à lui seul, confère au CONTE DES CONTES son statut exceptionnel.

À première vue, on ne peut qu’être fasciné par la technique impeccable de Norstein, qui donne vie à ses papiers découpés avec un réalisme inégalé (le bébé tétant le sein au tout début par exemple). La relation entre les personnages et l’espace est très importante pour le cinéaste, qui prend bien soin de créer des effets de lumière ainsi que de la pluie ou bien de la neige pour créer une profondeur à l’univers du film. Ces éléments confèrent au film sa grande sensualité. Le spectateur peut ressentir les effets de froid ou de chaleur, mandat deux fois plus difficile lorsqu’on est aux prises avec des dessins animés et non des images en prises de vues réelles. Ici gît le brio technique de Norstein. La scène dans laquelle le petit loup mange une pomme de terre brûlante est un des pinacles du cinéma d’animation. À un autre moment dans le film, un chat éteint une bougie avec une de ses pattes. Le travail sur l’éclairage dans cette scène est absolument remarquable. La bougie, qui n’est en fait qu’une représentation de bougie, est rendue avec un tel souci du détail que le spectateur peut croire dur comme fer qu’elle était la source lumineuse réelle. Ainsi, les personnages en aplat du CONTE DES CONTES semblent prospérer dans un environnement tridimensionnel dans lequel le chaud, le froid, l’ombre et la lumière sont soumis aux lois physiques du monde réel.

Le son, souvent utilisé hors-champ, contribue également à créer l’illusion d’un monde plus grand que ce qui est présenté dans le cadre. Le hors-champ est une notion particulière en animation, car les limites du cadre sont en effet des limites réelles. Le hors-champ est purement hypothétique. Il n’existe pas réellement. Réussir à créer l’illusion de son existence constitue un défi supplémentaire pour le cinéaste. Norstein le relève haut la main.

La relation entre les images et la musique est un autre élément important à traiter pour espérer achever la quête impossible de comprendre totalement l’oeuvre énigmatique de Norstein. Une des pièces musicales est associée aux souvenirs, une autre est associée à la guerre et à la mort, et la comptine semble relier toutes les pièces du casse-tête ensemble. La plupart des pièces sont utilisées à plusieurs reprises, ce qui crée un effet de répétition thématiquement pertinent ici. History repeats itself

Bien que la filmographie complète de Norstein soit d’une durée de moins de deux heures, la richesse et la densité de ses oeuvres la rend monumentale. En une demi-heure à peine, LE CONTE DES CONTES entraîne le spectateur dans un univers unique aux proportions épiques. À chaque fois que je m’y dresse, j’en suis dépassé et fasciné. À voir plus d’une fois.

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Skazka skazok (Le Conte des contes) – 1979 – 29 min – Union Soviétique – Youri Norstein 

Une réflexion sur “Grand méchant loup

  1. […] Ce qui est nouveau sur pointdevues.net, c’est tout le côté écrit. Nous dévoilons enfin notre système, tout simple, de critiques écrites. Comme toujours, notre volonté n’est pas de participer à une course à la nouveauté, mais plutôt de penser et discuter le cinéma dans son ensemble. Vous trouverez donc une critique récente comme celle de BLUE JASMINE, comme vous pourrez retrouver une critique du classique de l’animation, LE CONTE DES CONTES. […]

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