El Dorado

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6 septembre 2013 par Pascal Plante

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Contrairement aux cinémas japonais et italien qui surent tous deux rétablir rapidement leur industrie cinématographique après la Seconde Guerre mondiale, le cinéma allemand toucha le fond du baril. Si ce n’était pas déjà fait pendant la montée du nazisme, les plus grands talents provenant de ce pays meurtri allèrent trouver fortune aux États-Unis, laissant  ainsi derrière eux leur cinéma national dans des conditions déplorables. Devant ce statu quo, des mesures radicales étaient de mises. À la fin des années soixante, des jeunes cinéastes chevronnés (euphémisme éhonté) prennent alors les rênes. En 1972, Werner Herzog, l’un de ces enfants terribles les plus radicaux, prend le monde par surprise avec son troisième long-métrage, AGUIRRE, LA COLÈRE DE DIEU. Le film connaît d’abord un succès relatif. Pourtant, il devient rapidement un objet de fascination à l’échelle internationale (Coppola avoua s’en être fortement inspiré en préparation pour APOCALYPSE NOW). La renommée d’AGUIRRE vient probablement de son indéniable qualité artistique, mais son statut quasi-légendaire peut être attribué à des propriétés extra-filmiques, à tout ce qui entoure la production même du film.

Nous sommes en 1560. Menées par Gonzalo Pizarro, les expéditions des Conquistadors dans la forêt tropicale péruvienne sont ralenties par des conditions insoutenables. Sous les ordres de Pizarro, une division d’une vingtaine d’hommes est formée pour continuer la marche, dans le dessein de trouver la mythique Eldorado, la Cité d’Or. Lorsque le chef de l’expédition réalise la folie de cette entreprise et ordonne de faire demi-tour, Don Lope de Aguirre (Klaus Kinski), un homme colérique et impitoyable, aveuglé par ses rêves de gloire et de richesse, mène les hommes à la mutinerie. Se dressant ainsi contre la couronne d’Espagne, obéissant à des lois barbares, Aguirre entraîne ses hommes vers une destinée incertaine, marquée par la déchéance et la mort. Les aventures (et mésaventures) de cette expédition sont relatées dans le journal d’un missionnaire dominicain, Gaspar de Carvajar, qui est, tout comme le spectateur du film, témoin et impuissant face à la colère de Dieu qui s’abat sur ces renégats damnés.

Faire l’expérience dAGUIRRE, LA COLÈRE DE DIEU, c’est sombrer dans un état de transe étrangement magnifique. Dès les premières secondes, Herzog donne la cadence avec la désormais célèbre séquence d’introduction montrant de somptueux paysages montagneux surimposés à la musique hypnotique de Popol Vuh*. Jamais dans le reste du film Herzog ne lâchera-t-il prise. Il ne veut pas réveiller le dormeur. Il entretient le cauchemar. Le cinéaste fait avancer son récit avec une précision rythmique tout à fait métronomique. La descente aux enfers des personnages est un processus lent, mais certain. Ce n’est que lorsque le générique de fin défile que le spectateur se déprend du sortilège, et qu’il peut enfin théoriser sur les vertus formelles du film, tentant vainement de donner un sens à l’impact émotionnel qu’il vient de subir.

Tout d’abord, on se surprend de la prestation de Klaus Kinski, qui incarne le personnage éponyme avec une désarmante crédibilité. Cette aisance à illustrer la folie d’un homme mégalomane, méfiant, et charismatique provient vraisemblablement de la personnalité même de l’acteur, tristement célèbre pour son comportement instable et son tempérament orageux. Les anecdotes de tournages difficiles avec Kinski s’accumulent en si grand nombre que la ligne entre le mythe et la réalité n’est pas clairement définie. Herzog fut l’une des rares personnes qui comprenaient cet être tourmenté. Cet entendement mutuel est peut-être ce qui explique une collaboration si fructueuse. AGUIRRE en est l’apothéose. Communiquant avec son corps, mais principalement avec ses yeux, Kinski aurait rendu Emil Jannings fier. L’ambition démesurée d’Aguirre fait progressivement place à la folie. On peut lire tout cela dans le regard de Kinski. On y croit dur comme fer, et on en est terrifié.

Pourtant, au-delà de la prestation magistrale de Kinski, on se rend très vite compte qu’AGUIRRE LA COLÈRE DE DIEU est loin d’être « parfait ». Certains cadrages semblent étranges, il y a de nombreuses erreurs de continuité, les mouvements de caméra ne sont pas toujours fluides. Voici précisément ce qui rend cette oeuvre si fascinante. On ne doit pas regarder un film d’Herzog en espérant la précision d’un film de Kubrick ou de Hitchcock. Avec Herzog, on contemple la matière brute, et non le produit hyper léché auquel le spectateur s’est accoutumé à force de s’exposer à la machine hollywoodienne. AGUIRRE, LA COLÈRE DE DIEU est donc, pour ainsi dire, une curiosité. En faire l’expérience, c’est un peu comme faire partie de l’équipe de tournage. On regarde le film, mais en même temps, on regarde le making-of du film. Lorsque les conquistadors marchent dans la boue jusqu’aux fesses, ce sont également les acteurs qui marchent dans la boue jusqu’aux fesses. Lorsque les moustiques collent à la peau des aventuriers, ce sont les acteurs qui subissent ce supplice. La ligne est parfois très mince entre ce qui est mis en scène et ce qui est documenté. Les marches en montagne sur des terrains escarpés, les radeaux défilant à tout hasard sur les rapides torrentiels, le soleil, les insectes, la boue, la pluie, c’est tout cela et bien plus que l’équipe de tournage clandestine a dû endurer. La caméra se délecte du malheur de tous. Il n’y a que le film qui compte.

AGUIRRE, LA COLÈRE DE DIEU est donc un film riche sur la quête de l’ascension sociale, sur l’avarice, et sur les revers du colonialisme, mais il s’agit également d’un film sur l’entreprise titanesque de la réalisation d’un film. Essentiellement, un cinéaste n’a besoin que d’une flamme intérieure pour réaliser un projet. Pas de caméra ? Herzog vous dirait d’en voler une (ce qu’il a d’ailleurs réellement fait pour mener à bien AGUIRRE). On peut qualifier son modus operandi d’extrémiste et d’éthiquement discutable, mais devant un résultat aussi convaincant il est difficile de le blâmer complètement. Qu’on aime ou qu’on n’aime pas, il faut concéder à Herzog cette passion inébranlable qui ne peut que stimuler le cinéphile conscient que le cinéma n’est pas qu’une machine à sous, mais bien une forme d’expression artistique à part entière, à laquelle le mot « impossible » est inconnu.

* Groupe d’avant-garde allemand, fidèle collaborateur d’Herzog. A également signé la musique de L’ÉNIGME DE KASPAR HAUSER, COEUR DE VERRE, NOSFERATU, FITZCARRALDO et COBRA VERDE.

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Aguirre, der Zorn Gottes (Aguirre, la colère de Dieu) – 1972 – 93 min – Allemagne – Werner Herzog

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