La douleur plein cadre

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6 septembre 2013 par Sami Gnaba

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La vie de Camille Claudel a déjà été racontée par le passé. D’où cette date dans le titre par laquelle on imagine Bruno Dumont voulait prendre ses distances avec le biopic de Bruno  Nuytten qui relatait la relation passionnelle entre cette dernière et Auguste Rodin. Mais il y a une autre histoire, elle bouleversante, qui restait à être dite. Une histoire fatale de solitude, de souffrance et d’internement d’une femme/artiste incomprise par son époque et sa famille… Il y a fort à parier que dans la vie meurtrie de cette artiste enfermée Bruno Dumont a trouvé un écho avec sa propre situation de cinéaste hors-norme, marginalisé par l’industrie.

Le film retrace trois jours dans l’internement psychiatrique de Camille Claudel. De la sculptrice, de l’artiste, le film déploie peu d’informations. Il se concentre plutôt sur l’humain, son internement qui comme le générique final nous l’indique aura duré 29 ans. Ces trois jours chroniqués introduisent une attente, un suspense anodin dans d’autres cas, mais ici crucial: l’arrivée d’un frère, l’écrivain Paul Claudel, dont l’attachement pour elle pourrait la sauver. En l’attendant, et dans une frontalité quasi documentaire, Bruno Dumont détaille le quotidien (les bains, les soins, les repas…) de l’asile psychiatrique dans lequel Camille est internée. Pourtant dans ce confinement où s’entremêlent compassion et douleur, douceur et folie, sévit une immanquable et superbe lumière hivernale du Sud. Diffuse, paisible, elle est la réponse trouvée par Dumont à cette misère humaine qu’il affronte.

Avec retenue et un tempo, lent, qui lui est tout propre, le film multiplie les micro-évènements les plus rudimentaires (prier, se vêtir, parler à son médecin, contempler la lumière du jour…) et parvient, par la fixité de son cadre, à faire ressentir à son spectateur l’expérience et le poids de chaque instant vécu dans ce décor dévitalisé «hors-monde». Avec une acuité remarquable, Dumont documente l’état d’esprit de la patiente, de sa docilité forcée aux élans de colère, jusqu’à l’éclat d’espoir entrevu avec l’arrivée de son petit Paul. La douleur demeure sourde, enfouie dans les tréfonds de son être, prête à exploser à tout moment. Occasionnellement, la souffrance incapable de se taire plus longtemps se change en un cri inattendu et terrible. D’autres fois encore l’émotion ressentie devant la présentation de la pièce de Don Juan fait passer Camille des rires à la crise d’hystérie, les plaies de son amour trahi par Rodin − le mentor, l’amant − étant trop vives, trop prégnantes encore.

Tout cela le film ne nous le dit pas avec des mots. La force expressive de ses images, ses silences, s’en chargent. Le film laisse à son spectateur la disponibilité et l’intelligence de s’immerger pleinement dedans… Dans son minimalisme, CAMILLE CLAUDEL 1915 s’avère riche à plusieurs niveaux, tant dans sa beauté plastique que dans la tendresse et les émotions qu’il convoque. Avec une profonde empathie, Dumont fixe la solitude d’une femme, la mise à nu de sa douleur, sans complaisance, aucune… Porté par la performance impressionnante de Juliette Binoche (ce plan final d’une sublime beauté), CAMILLE CLAUDEL 1915 atteint une rigueur et une émotion jusque-là inédites chez son auteur.

7

Camille Claudel 1915 – 2013 – 95 min – France – Bruno Dumont

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